, mis à jour le 21/10/2026 à 21h18

« Le Tour de France est un projecteur sur un territoire, pas une fin en soi »

Yannick Cabrol
Directeur général
SEGAT Impact
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" L’impact économique direct du Tour de France est évalué à 38,4 millions d’euros, pour une dépense publique locale de 1,74 million d’euros ".

 Le 22 octobre 2026 dès 11h, le Palais des Congrès de Paris accueillera la présentation officielle du Tour de France 2027 et du Tour de France Femmes 2027. À cette occasion, Christian Prudhomme et Marion Rousse dévoileront les parcours des deux épreuves : la 114e édition du Tour de France et la prochaine édition du Tour de France Femmes. Villes-étapes, grands cols, étapes décisives et arrivées finales …. Mais accueillir la Grande Boucle peut-il rapporter gros ? À partir d’une étude menée en Isère, Yannick Cabrol, directeur général de SEGAT Impact, analyse les retombées de l’événement, leurs limites et les leviers à mobiliser pour transformer une semaine de visibilité en développement touristique durable.

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Vous avez mis en regard les retombées du Tour de France et les dépenses publiques engagées pour accueillir l’évènement ; quels sont les principaux enseignements ?

La demande du Département de l’Isère et de ses partenaires était particulièrement intéressante. Il ne s’agissait pas seulement de mesurer l’impact économique, social et médiatique du Tour, mais de le comparer à l’investissement public réalisé. Cette démarche répond à une exigence de transparence envers les citoyens : à quoi sert l’argent engagé et que produit-il pour le territoire ? Nous avons donc regardé au-delà des sommes versées à l’organisateur. Nous avons intégré les dépenses de voirie ainsi que la valorisation du temps consacré par les agents publics à la logistique, à la communication et à l’organisation. C’est cette approche globale qui permet d’apprécier l’intérêt de l’accueil de l’événement.

Votre étude conclut à 22 euros d’activité économique directe pour chaque euro public engagé. Comment avez-vous établi ce résultat ?

Le Tour de France est un événement gratuit, sans billetterie : connaître le nombre de visiteurs, leur origine et leurs dépenses nécessite de croiser plusieurs sources. Nous avons interrogé près de 6 000 personnes au total en interrogeant les spectateurs, les participants à l’Étape du Tour, les commerçants et les citoyens isérois. Nous avons croisé ces réponses avec les données de téléphonie mobile Orange pour mesurer la fréquentation et la provenance des publics..
Au total, l’impact économique direct est évalué à 38,4 millions d’euros, pour une dépense publique locale de 1,74 million d’euros. Le rapport entre ces deux montants donne ce ratio de 22 euros d’activité par euro public. Il faut bien comprendre ce qu’il signifie : il s’agit d’activité générée pour les entreprises du territoire, et non de recettes qui reviennent directement dans les caisses des collectivités.

Que recouvre précisément cette dépense publique de 1,74 million d’euros ?

Elle comprend notamment environ 700 000 euros versés à Amaury Sport Organisation, l’organisateur du Tour. Le reste correspond à la mobilisation des agents publics et aux autres dépenses liées à l’accueil, dont les travaux de voirie.
Nous avons retenu un périmètre prudent, en intégrant par exemple la remise en état de la route du col de Sarenne. Or cet investissement ne bénéficie pas uniquement à la course : il reste utile au territoire après son passage. L’objectif était de ne pas sous-estimer l’effort public consenti pour mettre en regard les coûts et les retombées.

Une autre collectivité peut-elle espérer obtenir les mêmes résultats que l’Isère ?

Non, ces résultats ne sont pas directement transposables. Plusieurs caractéristiques expliquent le bilan isérois. Il y a d’abord l’intérêt sportif des étapes, puis le caractère mythique de l’Alpe d’Huez, devenue une destination cycliste de renommée mondiale. Le territoire dispose aussi d’une capacité d’hébergement considérable : plus de 100 000 lits touristiques dans l’Oisans.
Enfin, un choix politique fort a été fait : accueillir l’Étape du Tour amateur puis quatre étapes de la course professionnelle. L’Isère n’a donc pas été simplement un territoire traversé par le peloton. Elle est devenue, pendant une semaine, une destination au cœur du Tour de France. C’est cette combinaison qui explique l’ampleur des retombées.

Les villes-étapes captent 88 % des retombées. Comment expliquer une telle concentration ?

Les villes-étapes sont aussi les premières à contribuer à l’accueil de l’événement, financièrement et par la mobilisation de leurs services. Qu’elles en soient les principales bénéficiaires constitue donc un retour cohérent sur leur engagement.
Mais la répartition tient également à l’offre d’hébergement, qui attire et fixe les visiteurs. Sans capacité d’accueil à proximité des départs et des arrivées, il est difficile de capter des retombées importantes. Les bénéfices observés au-delà des villes-étapes concernent notamment Les Deux Alpes, un pôle touristique majeur proche des arrivées. Le passage de la course ne suffit donc pas : encore faut-il pouvoir accueillir les publics et répondre à leurs besoins. 

À l’inverse, 67 % des musées et sites touristiques interrogés signalent un impact négatif pendant la semaine du Tour. Comment mieux associer ces acteurs ?

Le tourisme sportif ne se transforme pas spontanément en tourisme culturel. À l’Alpe d’Huez, certains spectateurs s’installent plusieurs jours et souhaitent conserver leur emplacement. Les restrictions de circulation compliquent aussi les déplacements entre un site sportif et un lieu de visite. La communication constitue une piste d’amélioration. Elle est largement centrée sur la course, alors qu’elle pourrait davantage présenter l’offre patrimoniale et culturelle accessible autour de l’événement. Il faut aussi penser au séjour suivant. Parmi les participants à l’Étape du Tour, 84 % des Français et 87 % des étrangers déclarent vouloir revenir en Isère. Ce sont des intentions, mais elles ouvrent une possibilité : découvrir le territoire par le vélo, puis revenir pour d’autres activités.

Comment transformer cette exposition en retombées durables, notamment pour les territoires de montagne ?

Le Tour envoie une carte postale au reste du monde. Mais cette visibilité ne produit pas, à elle seule, une activité touristique pérenne. Pour en récolter les fruits, il faut une stratégie qui repose sur trois éléments : une offre d’hébergement adaptée, des infrastructures favorables à la pratique cycliste et des événements de qualité répartis dans l’année, notamment pendant les périodes creuses. Le Bourg-d’Oisans illustre le potentiel de cette clientèle cycliste amateur internationale, qui contribue fortement à l’activité estivale. Pour la développer, il faut travailler l’accueil, les services et les occasions de venir rouler. Le Tour doit être une locomotive, pas une fin en soi.

Au-delà de l’économie, que représente son passage pour les habitants ?

Il reste un événement populaire gratuit qui réunit des générations et des catégories sociales différentes. Ces moments de rassemblement et de joie collective ne sont pas si nombreux. Dans notre enquête, sept Isérois sur dix se disent plus fiers de leur territoire après le passage du Tour. Cette dimension compte aussi dans le bilan. La Grande Boucle appartient à un patrimoine commun que nous partageons avec les visiteurs étrangers. Son intérêt pour une collectivité ne se résume donc pas à la consommation touristique : il tient également à cette capacité à rassembler et à valoriser un territoire aux yeux de ses habitants.
 

Danièle Licata, rédactrice en chef Zepros Territorial, décrypte enjeux publics et collectivités. Forte de 20 ans en presse économique, elle rend accessibles les sujets complexes avec passion et engagement.
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