« Avec le JobiTruck, nous allons chercher les habitants au pied de leur immeuble »
Mobilité, garde d’enfants, difficultés numériques ou perte de confiance : les freins à l’emploi se cumulent. Thomas Prevost, cofondateur de Jobissim, explique comment le JobiTruck, déployé avec les bailleurs sociaux, rapproche accompagnement et opportunités des habitants.
Pourquoi avoir créé un camion dédié à l’accompagnement vers l’emploi ?
Quand on parle de recherche d’emploi, on évoque essentiellement la motivation, les compétences ou la formation. Mais on oublie parfois une question fondamentale : tout le monde dispose-t-il réellement des mêmes moyens pour accéder à l’emploi ? Sans voiture, avec des enfants à garder, une maîtrise limitée du numérique ou une perte de confiance en soi, les démarches deviennent beaucoup plus compliquées. Nous avons créé le JobiTruck à partir de ce constat. Plutôt que de demander systématiquement aux habitants de se déplacer vers une structure d’accompagnement, nous venons directement au pied des résidences. Notre objectif est de nous installer à moins de trois minutes à pied du logement des personnes que nous accompagnons. Cette proximité permet de lever un premier obstacle : celui du déplacement. Nous pouvons aussi accueillir et occuper les enfants dans le camion pendant l’entretien. L’idée est de rendre ce premier échange aussi accessible que possible.
Comment repérez-vous les personnes qui ne fréquentent plus les structures d’accompagnement ?
Le travail avec les bailleurs sociaux est essentiel. Ils connaissent leurs résidences et leurs habitants, mais l’accompagnement vers l’emploi n’est pas leur métier. Notre partenariat permet de rapprocher cette connaissance du terrain de nos outils et de notre méthode. Nous construisons avec eux une action sur des résidences identifiées, puis nous contactons les habitants pour leur proposer un rendez-vous. Au fil des échanges, nous découvrons des situations qui ne sont pas toujours visibles dans les dispositifs classiques. Selon nos observations de terrain, 20 à 30 % des personnes rencontrées ne sont suivies ni par France Travail, ni par une mission locale, ni par une autre structure d’insertion. D’autres sont inscrites auprès d’un organisme mais n’ont plus d’accompagnement régulier. Certaines sont inactives depuis plusieurs années. Le simple fait d’être contactées et de se voir proposer une aide à proximité peut alors remettre une démarche en mouvement. Pour des habitants qui avaient le sentiment de ne plus être accompagnés, cette prise de contact compte beaucoup.
Quels publics rencontrez-vous et sur quels territoires intervenez-vous ?
Au moment de notre échange, nous avions rencontré 3 207 personnes. Les profils sont très hétérogènes : des bénéficiaires du RSA, des personnes éloignées de l’emploi depuis longtemps, mais aussi des habitants qui viennent de perdre leur poste ou qui souhaitent se former pour changer de métier. Nous accompagnons des jeunes comme des personnes plus âgées, avec une présence importante des 40-55 ans. Nous intervenons dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, mais aussi dans des territoires ruraux. Nous avons notamment mené des actions à Lille et dans des communes du Valenciennois. Les difficultés ne sont pas les mêmes partout : l’accompagnement doit donc s’adapter au territoire, aux possibilités de déplacement et aux emplois accessibles. La durée de notre présence dépend du nombre de personnes à rencontrer. Nous pouvons rester une demi-journée, une journée ou plusieurs jours. Même lorsque nous restons dans une ville, nous changeons de rue pour conserver cette proximité avec les logements.
Concrètement, comment se déroule un rendez-vous dans le JobiTruck ?
Nous réservons généralement entre quarante-cinq minutes et une heure à chaque personne. Deux conseillers sont présents dans le camion et les rendez-vous sont individuels. Nous commençons par échanger sur sa situation, son projet et les obstacles qu’elle rencontre. Ensuite, nous mobilisons les outils utiles à son parcours. Une personne qui ne sait pas encore vers quel métier s’orienter peut découvrir différentes professions avec un casque de réalité virtuelle. Nous pouvons également créer son CV avec notre outil d’intelligence artificielle : cela prend environ cinq à dix minutes. Pa r ailleurs, notre cabine acoustique, la JobiBox, permet de réaliser un CV vidéo à partir d’un jeu de questions-réponses, avec un montage automatique. La personne dispose ainsi d’un support supplémentaire pour présenter son parcours et ses compétences. Nous recherchons ensuite des offres adaptées et nous postulons avec elle, après avoir recueilli son avis sur les propositions. Enfin, nous pouvons préparer une simulation d’entretien à partir de la fiche de poste et de l’entreprise concernée. Les questions portent ainsi sur les missions, la motivation et la connaissance de l’employeur. L’objectif est que la personne reparte avec des démarches concrètes engagées et soit mieux préparée pour la suite.
Quelle place accordez-vous à la technologie dans cet accompagnement ?
Jobissim repose d’abord sur une plateforme qui rassemble plusieurs fonctionnalités : création de CV, CV vidéo, simulation d’entretien, bilan de positionnement et rapprochement avec des offres d’emploi. Nous la mettons à disposition de structures d’accompagnement, d’organismes de formation et de collectivités. Nous avons ensuite développé la JobiBox pour utiliser ces outils dans des lieux comme les salons, les forums de l’emploi ou les campus. Son isolation acoustique permet notamment d’enregistrer un CV vidéo dans de bonnes conditions.
Le JobiTruck constitue une étape supplémentaire : il associe ces outils à un accompagnement humain au plus près des habitants. La technologie permet de gagner du temps sur certaines tâches et de rendre les démarches plus concrètes. Mais les conseillers restent présents pour écouter, expliquer et guider la personne. Elle bénéficie à la fois des outils et d’une attention individuelle.
Comment prenez-vous en compte les freins à l’emploi et assurez-vous le relais avec les acteurs locaux ?
Nous cherchons à adapter les propositions à la situation réelle de la personne. Lui présenter un poste auquel elle ne peut pas se rendre n’a pas de sens. La mobilité est donc un élément important de l’échange, comme les contraintes de garde d’enfants ou les besoins de formation.
Notre intervention s’inscrit aussi dans un travail avec le réseau pour l’emploi : France Travail, les missions locales, l’Apec et d’autres structures selon les besoins. Nous accompagnons les démarches pendant trente jours, en proposant des offres d’emploi ou de formation.
Vous annoncez 30 % de reprises d’emploi, de formation ou de parcours d’insertion à trente jours. Comment organisez-vous ce suivi ?
Nous cherchons à engager rapidement des démarches correspondant au projet de la personne. Après le rendez-vous, nous poursuivons l’accompagnement pendant trente jours : recherche d’offres, propositions de formation et suivi des candidatures. À cette échéance, nous faisons le point sur les suites engagées. Le résultat moyen que nous annonçons regroupe les reprises d’emploi, les entrées en formation et les parcours d’insertion. Il ne correspond donc pas uniquement à des contrats de travail obtenus. Pour les personnes qui ont encore besoin d’aide, le lien avec le réseau pour l’emploi est important. France Travail et les autres partenaires peuvent prendre le relais et aller plus loin dans le parcours.
Comment une collectivité ou un bailleur peut-il organiser une intervention ?
Nous construisons le projet avec le bailleur en fonction des résidences, des besoins repérés et du nombre d’habitants à accompagner. Nos chefs de projet préparent ensuite la tournée et prennent contact avec les collectivités pour organiser l’installation du camion et les autorisations nécessaires. Les bailleurs participent également à cette préparation. Nous avons récemment mené une tournée de trois semaines avec Maisons & Cités, au cours de laquelle nous avons rencontré plus de 350 personnes dans plusieurs communes. Dans certains secteurs, nous sommes restés une demi-journée ou une journée ; à Douai, où les besoins étaient plus importants, nous sommes restés trois jours. Notre activité est principalement implantée dans les Hauts-de-France, mais nous pouvons nous déplacer ailleurs en France selon les projets. L’accueil des collectivités est généralement très positif : rapprocher l’accompagnement vers l’emploi des habitants répond à une préoccupation largement partagée.