, mis à jour le 07/05/2026 à 10h28

« La parentalité devient une responsabilité collective »

Laura Lange
Docteure en philosophie pratique
autrice de " Vers une maternité sans corps. Et si on ne naissait plus des femmes ?
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" La maternité devient une dimension structurelle des parcours professionnels "

Alors que le congé supplémentaire de naissance doit entrer en vigueur en 2026, la mesure dépasse largement le seul champ RH. Pour la philosophe Laura Lange, docteure en philosophie pratique et autrice de " Vers une maternité sans corps. Et si on ne naissait plus des femmes ? ", ce nouveau droit traduit une évolution profonde de notre rapport à la maternité, au corps, au travail et à la responsabilité parentale. Il invite les employeurs publics, les collectivités et plus largement la société à repenser la place accordée au soin, à la naissance et au début de vie.

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Le congé supplémentaire de naissance entre en vigueur en 2026. Peut-on y voir, au-delà d’une mesure RH, le signe d’une transformation plus profonde de notre rapport à la maternité ?

Oui, très clairement. Ce congé dit quelque chose de notre époque. Il montre que la naissance n’est plus seulement pensée comme un événement biologique, féminin, individuel et privé. Elle est aussi perçue comme un moment relationnel, parental, collectif et social, qui engage plusieurs personnes et plusieurs responsabilités : les parents, bien sûr, mais aussi l’État, les employeurs, les entreprises, les collectivités. Cette évolution intervient dans un contexte très particulier. En quinze ans, la France a perdu environ un quart de ses naissances. Nous sommes aujourd’hui sous le seuil de renouvellement des générations, avec un solde naturel devenu négatif. Cela signifie que la maternité n’est plus seulement un sujet intime ou personnel. Elle devient aussi un sujet social, économique et politique. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre ce congé supplémentaire de naissance. Il s’inscrit dans une volonté de mieux accompagner l’arrivée d’un enfant, mais aussi, d’une certaine manière, de redonner envie de faire famille. La formule de “réarmement démographique” utilisée par Emmanuel Macron était très maladroite, presque militaire, et peu désirable. Mais elle traduit bien une inquiétude collective autour de la natalité.

Dans vos travaux, vous évoquez un détachement progressif de la maternité du corps féminin. En quoi ce congé participe-t-il à ce mouvement ?

Pendant très longtemps, la maternité a été pensée presque exclusivement à travers le corps féminin. La mère était celle qui portait l’enfant. Or, il ne suffit pas de porter un enfant pour être mère. La maternité relève aussi de la volonté, du lien, de l’engagement et du soin. Dans mon travail, je montre que la paternité a historiquement été pensée du côté de la volonté. Être père, c’était reconnaître un enfant, vouloir l’inscrire dans une filiation. La maternité, elle, a longtemps été rabattue sur le biologique. La mère, c’était celle qui portait. Ce congé participe à un déplacement. Il reconnaît que la responsabilité parentale ne repose pas uniquement sur le corps maternel. Il valorise l’idée que d’autres figures parentales peuvent s’impliquer dès les premiers temps de la vie. La maternité ne disparaît pas, bien sûr, mais elle n’est plus seule au centre. Ce qui devient central, c’est la parentalité.

Sommes-nous en train de passer d’une maternité biologique à une parentalité davantage sociale et partagée ?

Je ne parlerais pas de remplacement du biologique par le social. Il ne s’agit pas d’effacer le corps. L’enfant vient bien d’un corps. Mais il s’agit de reconnaître qu’autour de cette naissance, plusieurs personnes vont « faire corps ». Faire un enfant, ce n’est pas seulement donner naissance. C’est aussi accueillir, prendre soin, accompagner, transmettre. Ce qui émerge aujourd’hui, c’est une parentalité davantage fondée sur la volonté, le projet et l’engagement. Ce congé envoie donc un signal important : ce n’est pas uniquement la mère qui est convoquée, mais les parents. Cela peut contribuer à rééquilibrer les rôles, à condition que les hommes s’en saisissent réellement. On pourrait imaginer, par exemple, qu’une femme reprenne plus rapidement son activité tandis que l’autre parent prenne davantage le relais. Cela déplace les représentations.

Pour les employeurs publics et les collectivités, cette évolution pose de nouveaux défis. Comment les organisations doivent-elles repenser leur approche de la parentalité au travail ?

Les organisations doivent changer de regard. La parentalité ne peut plus être pensée comme une contrainte individuelle ou comme une exception à gérer. Elle devient une dimension structurelle des parcours professionnels. Cela suppose de repenser les temporalités du travail, de normaliser les temps liés à la parentalité et surtout de ne pas pénaliser les trajectoires professionnelles. Aujourd’hui encore, une femme en âge d’avoir des enfants peut être perçue comme un “risque” pour une organisation. Ce nouveau congé peut rebattre les cartes, car un homme jeune peut lui aussi être amené à s’arrêter pour accueillir un enfant. C’est une opportunité d’égaliser les postures. Mais cela ne fonctionnera que si les organisations ne se contentent pas d’un discours — si elles intègrent réellement le care dans leur manière de penser et d’agir. Cette éthique de l’attention aux autres et à ce qui fragilise — ne peut pas être une simple ligne dans un rapport RSE. Il suppose de déplacer le regard, de la seule performance vers l’attention aux vies concrètes, et de se traduire en pratiques : adaptation des rythmes, reconnaissance du temps de soin, continuité des carrières, organisation du collectif.

Cette transformation soulève aussi des enjeux éthiques et sociétaux. Quelles questions philosophiques ce type de mesure met-il en lumière ?

La première question est simple : qu’est-ce qu’être parent aujourd’hui ? Est-ce seulement donner la vie ? Ou est-ce prendre soin de cette vie une fois qu’elle est là ? Pour moi, la parentalité commence vraiment dans le soin, la présence, l’attention — et dans une disponibilité mise à l’épreuve par la dispersion de nos vies. Cette mesure interroge aussi notre rapport au corps. Quelle place accorde-t-on au corps maternel dans une société obsédée par la performance, la maîtrise, la mobilisation permanente ? Une société qui ne prend pas soin du corps des femmes qui donnent naissance est une société qui ne sait plus faire corps.
Elle pose aussi la question de la vulnérabilité. Avoir un enfant, c’est accepter une période de fragilité, de dépendance, de réorganisation — et entrer dans un autre rapport au temps et à l’espace. Un temps plus lent, plus discontinu, qui donne parfois le sentiment de passer à côté de l’essentiel.  Or, notre monde professionnel valorise surtout la performance, l’efficacité, la vitesse. À force de demander aux individus de performer, on finit parfois par leur faire perdre forme. Enfin, cette mesure nous rappelle que nous ne sommes pas des individus totalement autonomes. Nous sommes des êtres de relation. La naissance, comme la vieillesse d’ailleurs, oblige la société à penser le soin comme une responsabilité collective.

Voyez-vous cette mesure comme une première étape vers une redéfinition durable de la maternité ?

Oui, parce que la maternité n’est plus une évidence. Elle devient une réalité plurielle, traversée par des choix, des parcours, parfois des difficultés médicales, sociales, économiques. Beaucoup de femmes deviennent mères plus tard. Beaucoup de couples rencontrent des difficultés à concevoir. Les familles se recomposent. Les trajectoires sont moins linéaires. Donner naissance et être parent ne se confondent donc plus automatiquement. La parentalité se construit dans le lien, le soin et l’engagement. Ce congé peut permettre aux parents de le devenir davantage, en étant mieux accompagnés dès les premiers temps. Mais il ne suffira pas à lui seul. Pour redonner envie d’avoir des enfants, il ne faut pas imposer une injonction nataliste. On ne force pas une curiosité, on l’éveille. De la même manière, on ne force pas les gens à faire des enfants, on crée les conditions pour qu’ils puissent en avoir envie et les accueillir dignement.

Comment voyez-vous évoluer la notion de maternité dans les années à venir ?

Je pense que la maternité sera de moins en moins pensée comme un destin biologique et de plus en plus comme une expérience relationnelle, sociale et choisie. Mais cela suppose de ne pas opposer liberté et maternité. On peut être libre et avoir des enfants. On peut se réaliser professionnellement et être parent. Mais pour cela, il faut que la société cesse de placer les individus dans des choix impossibles. Aujourd’hui, beaucoup de parents ont le sentiment de renoncer à une partie d’eux-mêmes. Renoncer à leur carrière, à leur couple, à leur liberté, à leur équilibre. Ce sentiment est accentué par les réseaux sociaux, qui rendent visibles mille autres vies possibles et nourrissent la frustration. Le véritable enjeu est donc de reconstruire un récit collectif désirable autour de la parentalité. Un récit qui ne soit ni culpabilisant ni moral, mais qui reconnaisse la valeur du soin, du lien et du début de vie. Prendre soin du début de vie, c’est prendre soin de l’avenir. C’est peut-être là que se joue, très profondément, la santé d’une société - dans notre capacité à faire corps.

 

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vers une maternité sans corps
Danièle Licata, rédactrice en chef Zepros Territorial, décrypte enjeux publics et collectivités. Forte de 20 ans en presse économique, elle rend accessibles les sujets complexes avec passion et engagement.
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