Déserts médicaux : « Les solutions purement financières ne suffiront pas »
Pour le prochain mandat, la question de l’accès aux soins s’impose comme l’un des grands défis des territoires. Alors que près de 87 % du territoire français est aujourd’hui considéré en situation de fragilité médicale, les communes multiplient les initiatives pour attirer les médecins. Mais ces politiques incitatives restent souvent insuffisantes. Pour Benjamin Montmartin, professeur d’économétrie et de sciences des données à SKEMA Business School et directeur de la Chaire d’excellence pour la prévention et l’accès aux soins (SKEMA – Université Côte d’Azur), la solution passe par une approche plus globale, agissant bien en amont sur la formation et l’attractivité des territoires.
Les déserts médicaux semblent aujourd’hui toucher une grande partie du territoire. Comment expliquez-vous l’ampleur de ce phénomène en France ?
Le phénomène s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, nous subissons encore aujourd’hui les effets du numerus clausus, qui a longtemps limité le nombre de médecins formés en France. Même s’il a été supprimé, ses conséquences se font encore sentir. Ensuite, il y a la question des choix d’installation des médecins. Les nouvelles générations aspirent à un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle. Dans certaines zones rurales ou périphériques, les conditions d’exercice sont plus exigeantes : les déplacements sont plus longs, les gardes plus fréquentes et l’offre médicale plus restreinte. Il faut également tenir compte du sentiment d’isolement professionnel. Les jeunes médecins souhaitent souvent travailler en équipe, dans des structures collectives comme des maisons de santé. Enfin, un facteur déterminant est le lieu de formation : les facultés de médecine étant situées dans les grandes villes, les étudiants ont tendance à s’y installer ensuite.
Depuis plusieurs années, de nombreuses communes mettent en place des dispositifs d’incitation pour attirer des médecins. Pourquoi ces politiques produisent-elles des résultats finalement limités ?
Les recherches montrent que les incitations financières seules ont un impact relativement limité. Les primes à l’installation, les exonérations fiscales ou les aides diverses peuvent aider, mais elles ne suffisent pas à modifier durablement les décisions d’installation. Certaines initiatives, comme la construction de maisons de santé pluridisciplinaires, sont plus efficaces car elles répondent au besoin de travail collectif des jeunes médecins. Mais là encore, cela ne suffit pas toujours à rendre un territoire réellement attractif. Les décisions d’installation reposent sur un ensemble de facteurs : le cadre de vie, l’environnement professionnel, les opportunités d’emploi pour le conjoint ou la conjointe, ou encore la présence d’écoles et de services. L’attractivité d’un territoire ne se résume donc pas à une incitation financière.
Plusieurs pays ont expérimenté d’autres approches pour lutter contre la désertification médicale. Quels sont les modèles étrangers les plus intéressants aujourd’hui ?
Plusieurs expériences internationales sont très instructives. Au Canada, par exemple, les facultés de médecine encouragent les stages en milieu rural afin de familiariser les étudiants avec ces territoires. L’idée est simple : plus un étudiant découvre tôt ces environnements, plus il est susceptible de s’y installer ensuite. L’Australie est également très active sur ce sujet. Le pays a développé des politiques volontaristes pour former des médecins dans les zones rurales, notamment en implantant des universités ou des centres de formation dans ces territoires. Ces initiatives reposent sur un constat largement documenté : les médecins qui ont grandi ou étudié dans des zones rurales ont beaucoup plus de chances d’y exercer par la suite.
Vous évoquez les politiques menées en Australie, au Canada ou au Japon qui favorisent l’accès aux études de médecine pour les étudiants issus de territoires ruraux. En quoi cette approche peut-elle changer la donne ?
C’est probablement l’un des leviers les plus efficaces. Les études montrent qu’un médecin originaire d’un territoire rural a beaucoup plus de probabilité d’y revenir exercer. Certains pays ont donc décidé d’agir très en amont. Ils réservent une partie des places en faculté de médecine à des étudiants issus de ces territoires ou développent des centres de formation dans les zones moins denses. L’objectif est de créer un lien durable entre les futurs médecins et les territoires qui manquent de professionnels de santé. Cette stratégie agit sur le long terme, mais elle s’avère souvent plus efficace que les politiques d’incitation tardives.
Aujourd’hui, bon nombre de candidats promettent de lutter contre les déserts médicaux. Les communes ont-elles réellement les moyens d’inverser la tendance ?
Les communes peuvent agir, mais leurs marges de manœuvre restent limitées. Les maires n’ont pas de pouvoir direct sur le nombre de médecins ni sur leur installation. En revanche, ils peuvent jouer un rôle important en travaillant à l’échelle intercommunale pour éviter une concurrence inutile entre territoires. Il est souvent plus pertinent de mutualiser les efforts pour attirer des professionnels de santé plutôt que de multiplier les aides individuelles. Les collectivités peuvent également se rapprocher des facultés de médecine, des agences régionales de santé ou des doyens pour favoriser l’accueil de stagiaires ou d’internes. Ce type de partenariat peut être très utile pour créer des liens avec les futurs médecins.
Selon vous, quelles seraient aujourd’hui les mesures les plus efficaces pour améliorer durablement l’accès aux soins dans les territoires les plus fragiles ?
Il n’existe pas de solution unique. Les expériences internationales montrent que ce qui fonctionne le mieux, c’est la combinaison de plusieurs leviers. Il faut agir à la fois sur la formation, en favorisant l’accès aux études médicales pour les étudiants issus de zones rurales, sur l’organisation des stages en milieu rural, mais aussi sur l’attractivité globale des territoires. L’installation d’un médecin dépend d’un véritable écosystème : la qualité de vie, les services publics, les possibilités d’emploi pour le conjoint, les infrastructures scolaires ou encore l’environnement professionnel. Si l’on veut vraiment réduire les déserts médicaux, il faut donc travailler sur l’ensemble de ces dimensions.