Les collectivités au cœur de la transition vers l’électrification des usages
Réduire la dépendance aux énergies fossiles, renforcer la souveraineté énergétique et accélérer la décarbonation… l’électrification des usages s’impose comme un pilier des politiques publiques. Mais entre objectifs ambitieux et réalités locales, la transition reste complexe à déployer. Nicolas Leonetti, associé KPMG France, spécialiste de la transition énergétique, et François Moulère, associé KPMG France, responsable du secteur public, analysent les conditions de réussite de cette transformation.
Pourquoi l’électrification des usages est-elle aujourd’hui un levier stratégique pour la France ?
Nicolas Leonetti : L’électricité reste encore trop peu présente dans notre consommation énergétique globale, notamment face aux énergies fossiles qui dominent toujours dans des secteurs comme les transports. Or, ces énergies sont massivement importées, ce qui nous rend dépendants et encore plus aujourd’hui compte tenu du contexte géopolitique très instable. Or, l’électrification permet de réduire cette dépendance. En France, nous disposons d’un mix électrique largement décarboné, reposant sur le nucléaire, l’hydraulique et, de plus en plus, sur les énergies renouvelables comme le solaire et l’éolien. Cette spécificité constitue un atout majeur en matière de souveraineté. Cela ne signifie pas que toute dépendance disparaît, notamment sur certaines ressources nécessaires à la production d’électricité, mais le niveau de dépendance reste bien inférieur à celui des énergies fossiles.
L’objectif de réduction massive des énergies fossiles d’ici 2030 est-il réaliste ?
Nicolas Leonetti : Oui, dans la mesure où les solutions techniques existent déjà. Le principal obstacle aujourd’hui n’est pas technologique, mais économique et organisationnel. De nombreux dispositifs de financement sont en place, qu’ils soient nationaux ou européens. Mais ils restent complexes, parfois difficiles à mobiliser et encore trop peu connus. L’enjeu est donc d’accompagner davantage les acteurs, notamment les collectivités, pour leur permettre d’y accéder plus facilement. La réussite dépendra de notre capacité à simplifier ces mécanismes et à en accélérer la mise en œuvre.
Comment accompagner les ménages, notamment sur le logement et le chauffage, sans alourdir leur facture ?
Nicolas Leonetti : Il est nécessaire de repenser les modèles économiques. De plus en plus, on voit émerger des solutions basées sur la fourniture de services plutôt que sur l’investissement direct. Concrètement, cela signifie que les ménages ou les collectivités peuvent acheter une énergie décarbonée, comme de la chaleur, sans avoir à financer eux-mêmes les équipements. Ces modèles permettent de lisser les coûts dans le temps et de rendre la transition plus accessible. Ils nécessitent toutefois un accompagnement, car ils reposent sur des montages contractuels parfois complexes.
Les mesures en faveur de l’électrification des mobilités sont-elles suffisantes ?
Nicolas Leonetti : Elles constituent une étape importante. Le leasing social, par exemple, permet de lever le frein du coût d’achat initial, qui reste aujourd’hui un obstacle majeur pour de nombreux ménages. Mais pour que la transition s’accélère, il faut également une offre de véhicules plus accessible. Jusqu’à présent, le marché s’est d’abord développé sur des modèles haut de gamme. L’enjeu est désormais de proposer des véhicules plus abordables, adaptés à un usage quotidien. À mesure que le marché se développe, notamment avec l’arrivée d’une offre d’occasion, la diffusion devrait s’élargir.
Comment engager les secteurs industriels, agricoles ou artisanaux dans cette transition ?
Nicolas Leonetti : Ces secteurs disposent de marges de manœuvre importantes, notamment en matière d’autoconsommation ou de valorisation des ressources locales. Le solaire, la méthanisation ou encore certaines solutions de production de chaleur renouvelable offrent des perspectives intéressantes. Toutefois, chaque situation est spécifique. Il est donc essentiel d’adopter une approche globale, en analysant à la fois les besoins énergétiques, les ressources disponibles et les solutions techniques pertinentes. C’est cette approche systémique qui permettra de concilier transition énergétique et compétitivité.
Quel rôle les territoires doivent-ils jouer dans cette transformation ?
François Moulère : Les collectivités sont au cœur du dispositif. Elles planifient, structurent et facilitent les projets. Elles disposent également d’outils efficaces, notamment pour développer des filières locales ou mutualiser des investissements. Mais toutes les collectivités ne disposent pas des mêmes moyens. Il existe une réelle inégalité en matière d’ingénierie et de capacité à porter des projets. Une grande métropole peut mobiliser des équipes spécialisées, là où une intercommunalité plus petite se retrouve souvent démunie. Cette fracture territoriale constitue aujourd’hui un enjeu majeur.
Qu’est-ce qui pourrait freiner la dynamique actuelle ?
François Moulère : Le premier frein reste le financement. Les investissements nécessaires sont considérables et dépassent les capacités des collectivités seules. Le second concerne l’ingénierie. Sans expertise technique, il est difficile de structurer et de piloter des projets complexes. Enfin, la question de la gouvernance reste centrale. Il manque aujourd’hui une vision claire, stable et cohérente des politiques publiques, ce qui peut freiner l’engagement des acteurs.
Le plan présenté récemment est-il à la hauteur des enjeux ?
Nicolas Leonetti : Il présente une approche globalement pertinente et couvre les principaux leviers. Mais il gagnerait à intégrer davantage une logique systémique, notamment en matière d’optimisation des usages. Réduire la consommation d’énergie reste un levier essentiel, parfois sous-estimé, qui peut contribuer à financer une partie de la transition.
François Moulère : La question n’est pas tant celle des objectifs que celle des moyens. Pour réussir, il faudra garantir une cohérence entre les politiques publiques, les financements et les outils opérationnels. L’exemple du déploiement de la fibre montre que lorsque ces conditions sont réunies, il est possible d’atteindre des résultats rapides et massifs. La transition énergétique nécessitera une mobilisation comparable. Oui, la transition vers une électrification massive est engagée. Mais pour passer à l’échelle, elle devra s’appuyer sur une meilleure coordination des acteurs, une sécurisation des financements et une réduction des inégalités entre territoires.