L’eau de demain se recycle aujourd’hui

, mis à jour le 25/02/2026 à 10h28
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Esther Crauser-Delbourg et Jean-Paul Bordes

Dans une étude publiée en février 2026, l’Institut Terram — think tank dédié à l’étude des dynamiques territoriales — analyse le potentiel de la réutilisation des eaux usées traitées (REUT) comme levier d’adaptation agricole face au stress hydrique. A travers cette étude,  Esther Crauser-Delbourg, économiste de l’eau et dirigeante du cabinet Water Wiser, et Jean-Paul Bordes, agronome et ancien directeur général d’Acta, mettent en lumière les conditions techniques, économiques et territoriales nécessaires pour faire de la REUT un outil crédible de résilience.

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La raréfaction de la ressource en eau n’est plus une hypothèse. Elle est désormais une réalité territoriale, visible dans la multiplication des arrêtés de restriction, l’allongement des périodes de sécheresse et la concurrence accrue entre usages domestiques, agricoles et industriels. Dans ce contexte, la réutilisation des eaux usées traitées – ou REUT – change de statut : d’expérimentation locale, elle devient objet de stratégie nationale. Le principe est simple : valoriser une eau déjà utilisée et traitée, en la substituant à des prélèvements dans les milieux naturels. Mais derrière cette apparente évidence se cache une transformation profonde du cycle de l’eau, et une redistribution territoriale de la ressource. « La REUT s’inscrit dans une logique d’économie circulaire de l’eau et de sobriété des ressources du territoire, tout en offrant l’avantage d’une ressource prévisible et disponible » précisent les auteurs.

Une ressource stratégique… mais pas une solution miracle

En France, près de 99 % des eaux usées traitées sont aujourd’hui restituées au milieu naturel. La réutilisation directe reste marginale – autour de 1 %. Pourtant, les volumes théoriquement mobilisables sont significatifs.
L’enjeu n’est toutefois pas de “créer” de l’eau. La REUT accélère le cycle hydrologique et modifie les équilibres locaux : moins de rejets en rivière peut signifier moins de soutien d’étiage pour certains cours d’eau. Elle suppose donc une approche territorialisée, au cas par cas, intégrant les équilibres écologiques, les besoins aval et les usages existants.
Le potentiel est réel, mais ciblé. Littoraux sous tension, bassins déficitaires l’été, zones agricoles proches de stations d’épuration : dans ces configurations, la REUT peut sécuriser l’accès à l’eau, stabiliser les rendements et réduire l’exposition aux restrictions administratives. Elle apparaît ainsi moins comme une ressource universelle que comme un outil d’optimisation stratégique.

Le défi économique : le vrai point de bascule

Le principal frein n’est ni technique ni réglementaire. Il est économique. Le coût de l’eau issue de la REUT – souvent estimé entre 0,80 et 1 euro le m³ rendu à la parcelle – reste très supérieur à celui d’un prélèvement conventionnel. Pour les grandes cultures à faible valeur ajoutée, l’équation est aujourd’hui difficilement soutenable.
En revanche, pour l’arboriculture, la viticulture, le maraîchage ou certaines productions spécialisées, la logique change : la REUT devient un investissement dans la stabilité et la prévisibilité des campagnes agricoles. Elle permet de sécuriser des rendements, d’éviter des pertes majeures en année sèche et de préserver des filières ancrées dans les territoires.
Au-delà du coût direct, la REUT génère des bénéfices collectifs : réduction des conflits d’usage, maintien d’activités économiques locales, adaptation au changement climatique. Autant d’arguments en faveur d’un partage du financement entre agriculteurs, collectivités, agences de l’eau et État.

Gouvernance et acceptabilité : les clés du passage à l’échelle

Longtemps perçue avec méfiance, la REUT bénéficie aujourd’hui d’une acceptabilité sociale en progression. Les enquêtes d’opinion montrent une adhésion majoritaire à l’irrigation agricole par eaux traitées, sous réserve de garanties sanitaires claires. Mais la confiance reste conditionnelle. Elle repose sur la transparence, la qualité des traitements, la clarté des responsabilités et un portage politique assumé. Car la REUT n’est pas seulement une innovation technique : c’est un acte territorial. Elle redistribue une ressource stratégique et impose une gouvernance coordonnée entre collectivités, opérateurs, agriculteurs et services de l’État.

Une transformation plus qu’une alternative

La réutilisation des eaux usées traitées ne remplacera ni la sobriété, ni l’efficacité des pratiques d’irrigation, ni la protection des milieux. Elle vient en complément, comme un levier supplémentaire dans une stratégie globale de résilience hydrique.
Mobilisée avec discernement, intégrée à une planification territoriale cohérente et adossée à un modèle économique viable, elle peut passer du statut d’expérimentation à celui d’outil structurant de l’adaptation agricole.
Reste désormais à transformer l’affichage politique en dynamique opérationnelle durable.

 

Danièle Licata, rédactrice en chef Zepros Territorial, décrypte enjeux publics et collectivités. Forte de 20 ans en presse économique, elle rend accessibles les sujets complexes avec passion et engagement.
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