Quand le mégot raconte la France du quotidien
Minuscule, banal, presque invisible… et pourtant partout. Le mégot de cigarette s’impose comme un formidable révélateur de nos modes de vie urbains. Là où il s’accumule, se dessinent les flux, les temps forts, les usages réels de l’espace public. À travers une enquête de terrain menée au ras du trottoir pour l’Institut Terram, « La France vue du sol. Quand la géographie des mégots révèle les mutations des territoires », Jean-Laurent Cassely, auteur de plusieurs ouvrages sur les modes de vie des Français, la consommation et les questions de territoires, propose une plongée dans la « France habitée », entre civisme ordinaire, vivre-ensemble et défis concrets pour les collectivités locales. Une enquête qui vient nourrir le travail de prévention mené par l’éco-organisme, Alcome dont l’objectif est de baisser de 40 % la présence des mégots jetés illégalement d’ici 2026, grâce à une approche positive, pédagogique et fondée sur la collaboration avec les territoires. Rencontre avec Jean-Laurent Cassely, auteur et Jonathan Decottignies, directeur des opérations et du déploiement chez ALCOME.
Le mégot de cigarette est au cœur de votre étude. Pourquoi avoir choisi cet objet minuscule pour parler de propreté et de territoires ?
Jean-Laurent Cassely : Justement parce qu’il est minuscule, banal, presque invisible. Le mégot est un résidu du quotidien que l’on ne regarde plus. Et pourtant, en l’observant au ras du sol, on découvre énormément de choses. Ce n’est pas seulement un déchet : c’est une trace. Une trace de mobilité, de sociabilité, de travail, de loisirs. En suivant les concentrations de mégots, on raconte la vie réelle des Français sur les territoires, bien au-delà des statistiques de résidence.
Jonathan Decottignies : De notre côté, chez Alcome, nous parlons de « hotspots de mégots ». Ce sont les lieux où ils se concentrent : parvis de gares, terrasses, abribus, abords d’écoles, fronts de mer… En réalité, là où il y a du monde, il y a des mégots. Ils suivent la mobilité humaine. C’est ce qui fait du mégot un excellent révélateur des usages de l’espace public.
Que révèle cette géographie des mégots sur la manière dont les Français pratiquent leur ville ?
Jean-Laurent Cassely : Elle montre que la ville est avant tout un espace consommé et traversé. Les centres-villes, par exemple, ne sont pas seulement habités : ils sont fréquentés par des pendulaires, des étudiants, des touristes, des fêtards. Plus un lieu est attractif, plus il est exposé aux traces de cette activité. Les mégots racontent cette intensité d’usage, ces allers-retours permanents entre travail, loisirs et sociabilité.
Jonathan Decottignies : Et cela pose un vrai défi aux collectivités. Les politiques de piétonnisation, de végétalisation ou d’apaisement rendent les villes plus agréables… mais aussi plus fréquentées. Mécaniquement, la pression sur la propreté augmente. Ce n’est pas un échec des politiques urbaines, c’est leur revers.
Vous insistez sur un point : il ne faut pas assimiler trop vite fumeur et pollueur. Pourquoi ?
Jonathan Decottignies : Parce que ce serait une erreur d’analyse. Tous les fumeurs ne jettent pas leurs mégots, et un même fumeur n’a pas toujours le même comportement. Le geste dépend énormément du contexte : stress, attente, effet de groupe, ambiance festive, absence de cendrier à proximité. Souvent, le mauvais geste est automatique, presque inconscient, hérité d’une époque où le mégot n’était pas considéré comme un déchet problématique.
Jean-Laurent Cassely : C’est ce qui est passionnant sociologiquement. Le « mauvais geste » n’est pas toujours un acte volontaire ou revendicatif. Il est souvent le produit d’un environnement mal équipé, d’un relâchement ponctuel, ou d’un sentiment d’anonymat. Stigmatiser ne sert à rien. Ce qui fonctionne, c’est de comprendre les situations concrètes.
En quoi le mégot devient-il un révélateur -du civisme local ?
Jean-Laurent Cassely : La propreté est un indicateur très fin du lien civique. Un espace public propre est souvent un espace approprié, investi, où les gens se sentent responsables. À l’inverse, quand un lieu se dégrade, cela peut enclencher un cercle vicieux : le sale appelle le sale, l’indifférence appelle l’incivilité. Le mégot est un signal faible, mais très parlant, de cette dynamique.
Jonathan Decottignies : C’est pour cela que la prévention est essentielle. Les communes qui combinent équipements adaptés, sensibilisation, médiation humaine et sanctions proportionnées obtiennent de vrais résultats. La répression seule ne suffit pas. Il faut créer les conditions du bon geste.
À l’approche des municipales, la propreté reste pourtant un thème peu présent dans le débat politique. Comment l’expliquez-vous ?
Jean-Laurent Cassely : Parce que ce n’est pas un sujet “sexy”. La propreté, comme la collecte des déchets, relève du quotidien, de l’infra-ordinaire. Et pourtant, elle touche tout le monde, sans clivage politique. Elle conditionne la qualité de vie, l’attractivité d’un territoire, la fierté d’y vivre. En ce sens, c’est un enjeu politique majeur, mais encore sous-exploité.
Jonathan Decottignies : C’est aussi un levier très concret. Investir dans la prévention et la sensibilisation coûte souvent moins cher que réparer en permanence les effets des incivilités. À long terme, c’est un gain économique, social et symbolique pour les collectivités.
S’il fallait retenir une priorité pour améliorer durablement la propreté de l’espace public, laquelle serait-ce ?
Jonathan Decottignies : Faire prendre conscience que chaque geste compte, et donner les moyens de faire le bon geste. Cendriers visibles, cendriers de poche, messages clairs, relais humains. Ce n’est pas compliqué, mais cela demande de la cohérence et de la constance.
Jean-Laurent Cassely : Et surtout, arrêter de subir. Observer, comprendre, agir. La propreté n’est pas qu’un service rendu, c’est l’expression d’une ambition collective. Une manière très concrète de faire société, à hauteur de trottoir.