« Les collectivités doivent d’abord apprendre à maîtriser leurs données pour relever le défi de l’intelligence artificielle »
Rédaction de documents, analyse de données, aide à la décision, relation avec les usagers… L’intelligence artificielle s’invite progressivement dans les collectivités. Pour François Moulère, associé KPMG France, responsable du Secteur Public, l’enjeu n’est plus de savoir si les administrations vont utiliser l’IA, mais comment elles vont l’intégrer sans creuser de nouvelles fractures territoriales ni dégrader la qualité du service public.
L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une révolution. En quoi change-t-elle déjà concrètement le quotidien des collectivités ?
L’IA est déjà présente dans les collectivités, parfois sans qu’elles en aient pleinement conscience. Les agents utilisent ces outils comme n’importe quel citoyen, souvent de manière individuelle et avec un apprentissage autonome. Ce que nous observons aujourd’hui, ce n’est pas une opposition entre collectivités utilisatrices et non utilisatrices, mais une différence de maturité. Certaines collectivités expérimentent encore de façon dispersée, tandis que d’autres commencent à intégrer l’IA dans une véritable stratégie de transformation. Cette distinction est essentielle car elle crée déjà un risque de nouvelle fracture territoriale. Les collectivités les mieux équipées et les plus structurées avancent plus vite que les autres. L’IA pourrait ainsi devenir un accélérateur des inégalités numériques déjà existantes.
Quels sont aujourd’hui les usages les plus prometteurs pour les communes, intercommunalités, départements et régions ?
Nous distinguons trois grands niveaux d’usage. Le premier concerne ce que nous appelons le « back-office augmenté ». Il s’agit de la rédaction assistée, de l’analyse documentaire, du traitement des courriers, de la préparation des délibérations ou encore de la production d’actes administratifs. C’est aujourd’hui le domaine où les gains sont les plus visibles et les plus immédiats. Le deuxième niveau concerne l’aide à la décision. L’IA permet déjà d’élaborer des scénarios budgétaires, d’analyser des données financières ou d’améliorer les capacités de prévision des collectivités. Enfin, le troisième niveau, encore émergent, repose sur des outils beaucoup plus sophistiqués : jumeaux numériques, modélisation territoriale, prospective urbaine ou gestion prédictive des infrastructures. C’est probablement là que se trouvent les transformations les plus profondes pour les années à venir.
L’IA peut-elle permettre d’améliorer la qualité du service public ?
Oui, très clairement. Les premiers retours montrent des gains simultanés de productivité et de qualité. Les agents passent moins de temps sur certaines tâches répétitives et disposent davantage de temps pour les missions à forte valeur ajoutée. Mais il faut rester prudent. Aujourd’hui, nous sommes encore essentiellement dans une logique d’assistance au travail. Nous sommes loin d’une transformation complète des organisations. Les collectivités commencent à gagner du temps, mais elles n’ont pas encore profondément repensé leurs processus autour de l’IA. Cette étape prendra plusieurs années.
L’intelligence artificielle peut-elle répondre aux difficultés de recrutement de la fonction publique territoriale ?
Pas directement, du moins pas à court terme. L’IA peut optimiser certaines fonctions, notamment dans les ressources humaines, mais elle ne résoudra pas à elle seule les tensions de recrutement. Le véritable enjeu est ailleurs : comment utiliser ces outils pour réorganiser les missions et permettre aux agents de se concentrer sur les tâches où leur expertise humaine est indispensable ? Aujourd’hui, nous sommes encore dans une phase d’expérimentation. Les DRH s’intéressent beaucoup à ces sujets, mais nous ne sommes pas encore dans une logique où l’IA transformerait profondément l’organisation des services. Cette évolution prendra du temps.
Les élus s’interrogent sur les risques liés à l’IA. Quelles précautions doivent-ils prendre ?
La première question n’est pas celle de l’outil, mais celle de la donnée. Beaucoup de collectivités ne disposent pas encore d’une cartographie complète de leurs données ni d’une gouvernance suffisamment structurée. Avant de déployer massivement l’IA, il faut savoir où sont les données, comment elles sont stockées, qui y accède et quelles sont les dépendances technologiques de la collectivité. Nous parlons souvent de « dépendance consentie » : certaines dépendances sont inévitables aujourd’hui, mais elles doivent être connues, maîtrisées et assumées. Les enjeux de souveraineté numérique deviennent donc centraux. La question n’est plus seulement de choisir une intelligence artificielle, mais aussi de savoir sur quelles infrastructures elle fonctionne et quelles garanties elle offre en matière de sécurité.
Faut-il craindre une déshumanisation du service public ?
C’est un risque réel si l’on considère l’IA comme un simple outil de réduction des coûts. La France a déjà connu les effets parfois négatifs de certaines vagues de numérisation. Nous avons supprimé des points de contact physiques avant de recréer ensuite des dispositifs comme France Services pour répondre à la demande de proximité. Avec l’IA, nous devons éviter de reproduire cette erreur. L’objectif ne doit pas être de remplacer l’humain, mais de lui permettre d’être davantage présent là où il est le plus utile. Dans un pays qui vieillit rapidement, la qualité de la relation humaine restera un élément fondamental du service public. L’IA doit être un outil de renforcement de cette relation, pas un substitut.
À quoi ressemblera une collectivité pleinement engagée dans l’IA dans cinq ans ?
Je l’imagine comme une collectivité capable d’absorber une grande partie de la complexité administrative pour la rendre invisible aux citoyens. L’usager ne serait plus confronté à des procédures complexes mais à un service simple, fluide et personnalisé. En parallèle, les élus et les services disposeraient d’outils d’analyse et de prospective extrêmement puissants leur permettant d’anticiper les évolutions démographiques, économiques ou environnementales de leur territoire. Autrement dit, une collectivité plus efficace dans sa gestion quotidienne et plus stratégique dans sa vision de long terme.
Quel conseil donneriez-vous à un maire qui souhaite se lancer dans l’IA ?
Je lui conseillerais de commencer par un diagnostic de sa gouvernance de la donnée. Avant d’investir dans des outils sophistiqués, il faut s’assurer que les fondations sont solides. Il est inutile d’installer une technologie de pointe sur un système qui ne maîtrise pas ses données ou ses infrastructures. Pour reprendre une image simple : il ne faut pas installer une Ferrari sur une vieille 2CV. L’IA n’est pas seulement une question de technologie, c’est d’abord une question d’organisation et de stratégie.