« L'IA n'est plus un sujet technique, c'est un projet d'organisation »
Le gouvernement veut accélérer le déploiement de l'intelligence artificielle dans les services publics avec son plan « Notre IA ». Mais où en sont réellement les collectivités ? Pour Alice Crabeil, responsable du pôle Organisation et Numérique de Politeia, l'enjeu dépasse largement le choix des outils. Gouvernance, management, souveraineté des données, formation des agents… L'IA constitue avant tout un levier de transformation des organisations publiques.
Le gouvernement vient de présenter son plan « Notre IA ». Les collectivités territoriales sont-elles prêtes à franchir cette nouvelle étape ?
Il existe une véritable attente. Les collectivités souhaitent que l'État fixe un cap et les accompagne dans cette transformation car aujourd'hui, les situations sont très contrastées : certaines disposent déjà d'une feuille de route, ont choisi leurs outils et défini un cadre d'usage, tandis que d'autres en sont encore au stade de la réflexion. Mais toutes partagent le même besoin : accéder à des solutions souveraines, sécurisées et adaptées aux métiers des agents. Le plan de l'État apporte donc un signal attendu.
On constate toutefois une forte fracture entre les grandes métropoles et les petites collectivités. Ce plan peut-il contribuer à la réduire ?
C'est l'un des enjeux majeurs. Les grandes collectivités disposent souvent d'équipes dédiées au numérique et de capacités d'ingénierie qui leur permettent de développer leurs propres outils. Ce n'est pas le cas des petites communes, qui n'ont ni les ressources humaines ni les moyens financiers nécessaires. C’est pourquoi, elles attendent des solutions mutualisées et accessibles. Généraliser des outils souverains au niveau national permettrait de démocratiser ces usages. Pour autant, certaines n’attendent pas et développent leurs propres outils souverain ou s’appuient sur des solutions existantes.
De nombreux agents utilisent déjà des IA génératives, parfois sans cadre défini par leur collectivité. Est-ce une réalité ?
Oui, clairement. Nos enquêtes montrent que les usages se développent rapidement. Beaucoup d'agents utilisent déjà ces outils dans leur vie personnelle et commencent naturellement à les utiliser dans leur activité professionnelle. Cela crée une situation parfois délicate, car les pratiques précèdent souvent les règles. C’est pourquoi, ils attendent un cadre clair, des outils sécurisés et des recommandations d'usage. Interdire n'est plus la solution. Il faut accompagner.
Les enjeux de souveraineté et de protection des données restent-ils le principal frein ?
Ils demeurent centraux. Les collectivités ne cherchent plus à savoir s'il faut utiliser l'intelligence artificielle, mais comment le faire en toute sécurité. Les critères de souveraineté, d'hébergement des données et de conformité sont désormais déterminants dans le choix des solutions. Mais pour que les agents adoptent réellement les outils proposés, ceux-ci doivent aussi être performants et répondre à leurs besoins métiers. La sécurité seule ne suffit pas : l'efficacité est indispensable.
Quels sont aujourd'hui les usages qui apportent le plus de valeur aux collectivités ?
Ils sont déjà nombreux. Les usages transversaux concernent principalement la rédaction de courriers, de notes, de comptes rendus ou encore la synthèse de documents. Mais les collectivités développent désormais des applications beaucoup plus ciblées. Dans les ressources humaines, par exemple, l'IA automatise la préparation des arrêtés individuels ou facilite la gestion des plannings. Dans les services techniques, elle s'intègre progressivement aux logiciels métiers, notamment pour la gestion de l'eau, des déchets ou le repérage des dépôts sauvages. Plus les usages sont construits à partir des besoins des métiers, plus ils sont efficaces.
L'intelligence artificielle transforme-t-elle déjà les métiers des agents territoriaux ?
Oui, mais pas en supprimant les compétences humaines. Elle repositionne les agents sur des missions à plus forte valeur ajoutée. Nous observons par exemple que certains outils conversationnels permettent de traiter automatiquement une grande partie des demandes simples des usagers. Les agents d'accueil disposent alors de davantage de temps pour accompagner les situations complexes. Dans d'autres domaines, l'IA facilite la rédaction ou la présentation de documents, ce qui permet à certains agents de gagner en assurance et en efficacité et de monter en compétence. En revanche, elle ne remplace jamais l'expertise métier. En matière juridique, par exemple, il est indispensable de disposer des compétences nécessaires pour vérifier et interpréter les réponses produites.
Peut-on dire que l'IA est le catalyseur de la transformation des organisations publiques, tant attendue ?
Absolument. C'est même le principal enseignement que nous tirons de nos accompagnements. L'IA ne peut plus être considérée comme un simple projet informatique porté par la seule direction des systèmes d'information. Elle doit mobiliser la direction générale, les ressources humaines et les managers. Les choix d'usages, les priorités, l'accompagnement des équipes ou encore l'évolution des métiers relèvent d'une réflexion stratégique. L'intelligence artificielle oblige les collectivités à repenser leur organisation, leur gouvernance et leur management. C'est pourquoi nous parlons d'un véritable projet de transformation.
Face au vieillissement des effectifs et aux difficultés de recrutement, l'IA peut-elle également constituer une réponse ?
Elle ne remplacera jamais les recrutements, mais elle peut apporter des solutions concrètes. Certaines collectivités utilisent déjà l'IA pour automatiser des tâches administratives très chronophages sur lesquelles elles peinent à recruter. Les agents peuvent ainsi être repositionnés sur des missions plus qualifiées. En revanche, cette évolution suppose une réflexion globale sur l'organisation des services, les compétences attendues et l'accompagnement au changement.
Quel conseil donneriez-vous aux collectivités qui hésitent encore ?
Il faut commencer par définir les usages prioritaires et ne pas considérer l'intelligence artificielle comme une fin en soi. Chaque collectivité doit identifier les besoins de ses métiers, fixer un cadre clair, former ses agents et associer la direction générale à la démarche. L'IA évolue très rapidement. L'essentiel est de faire des choix, de les expérimenter et d'accompagner les équipes. Car, au fond, le véritable enjeu n'est pas technologique : c'est la capacité des collectivités à transformer durablement leur organisation au service des agents comme des citoyens.