« La déchèterie doit d’ores et déjà se réinventer »
Tri de dizaines de flux, développement du réemploi, nouvelles exigences de sécurité et envolée des coûts : les déchèteries doivent changer de modèle. Pour répondre aux bouleversements à l’œuvre, l’Astee publie un guide méthodologique pour repenser leur conception et leur exploitation, « Penser la conception et l’exploitation de la déchèterie de demain ». Erwan Calonnec, animateur du groupe de travail de l’Astee, nous détaille les choix qui attendent les collectivités.
Pourquoi les déchèteries conçues il y a plusieurs décennies ne répondent-elles plus aux besoins actuels ?
À l’origine, la déchèterie devait surtout lutter contre les dépôts sauvages. Il y a trente ou quarante ans, quatre bennes pouvaient suffire : la ferraille, le tout-venant, les gravats et les déchets verts. Aujourd’hui, un équipement peut accueillir quarante à cinquante flux différents. Avec la multiplication des filières à responsabilité élargie du producteur, il faut désormais séparer les équipements électriques et électroniques, les plastiques, les jouets, les articles de sport et de nombreuses autres catégories. Or, 50 % des déchèteries ont plus de vingt ans. Elles n’ont pas été conçues pour cette organisation, ni même pour les volumes et les niveaux de service désormais demandés.
Que doit devenir la déchèterie de demain ?
Elle ne peut plus être un simple lieu où l’on abandonne ses déchets. Elle doit appliquer la hiérarchie des modes de traitement : prévenir, réemployer, valoriser la matière, produire éventuellement de l’énergie et ne traiter les déchets ultimes qu’en dernier recours. Le parcours de l’usager doit donc commencer par le réemploi. Certains sites accueillent directement une recyclerie, d’autres disposent d’une zone où sont déposés les objets susceptibles de connaître une seconde vie. Ce n’est qu’ensuite que l’usager accède aux espaces consacrés aux différentes matières. La déchèterie devient ainsi un centre ou un pôle de ressources. Peu importe son appellation : l’enjeu consiste à réorganiser entièrement les espaces et les flux.
Cette multiplication des fonctions ne risque-t-elle pas de compliquer le parcours des usagers ?
Elle le modifie nécessairement. Tout l’enjeu consiste justement à le rendre plus lisible. L’accueil doit permettre d’orienter rapidement l’usager, d’identifier ce qui peut être réemployé et de garantir ensuite la qualité du tri. Mais cette évolution exige davantage d’espace. La petite déchèterie implantée sur 2 000 m² devient difficilement compatible avec toutes les filières à accueillir, les zones de réemploi, la sécurité des circulations et la séparation des particuliers et des professionnels. Pour les collectivités, cela pose immédiatement la question du foncier, qui est rare et coûteux.
Qui financera cette transformation ?
Le financement repose d’abord sur le service public de gestion des déchets, donc sur la taxe ou la redevance. Les filières REP apportent également des soutiens : prise en charge de certaines bennes, traitement de flux, participation aux coûts d’accueil ou accompagnement d’espaces de réemploi. Mais ces financements restent partiels. Pour accueillir une nouvelle filière, la collectivité doit adapter le site, mobiliser de l’espace et former ses agents. Or les dispositifs peuvent évoluer, être remis en cause ou ne pas tenir toutes leurs promesses financières. Les collectivités engagent donc des dépenses sans avoir toujours de visibilité sur la pérennité des recettes. La vente de certains matériaux peut procurer des ressources, mais celles-ci demeurent fluctuantes. Il faut construire un modèle économique suffisamment robuste pour ne pas dépendre de recettes incertaines.
Le guide cite l’exemple d’une déchèterie récente qui a nécessité 4,5 millions d’euros d’investissement. Comment les territoires ruraux peuvent-ils supporter un tel coût ?
Ils doivent d’abord s’interroger sur la bonne échelle de gestion. Faut-il conserver cinq petites déchèteries vieillissantes ou en regrouper certaines pour proposer un niveau de service supérieur ? Plusieurs collectivités choisissent déjà de réduire le nombre de sites afin d’investir dans des équipements plus importants et mieux organisés. Dans les territoires ruraux, la mutualisation peut être une réponse. Plusieurs collectivités peuvent partager un équipement ou conventionner afin d’accueillir leurs habitants sur un même site. Cela suppose néanmoins de conserver un maillage acceptable : si l’on éloigne excessivement le service, on risque de décourager les usagers et de favoriser les dépôts sauvages. Il n’existe donc pas de modèle unique. La réponse dépend de la géographie, de la population, des tonnages, des déplacements et des équipements déjà présents sur le territoire.
La question de l’accès des professionnels doit-elle aussi être posée ?
Absolument. La collectivité doit décider si elle accueille les professionnels, dans quelles conditions et selon quelle tarification. Leur présence peut représenter une source de recettes, mais aussi générer des volumes importants et nécessiter une organisation particulière. Elle doit également déterminer si elle ouvre son équipement aux habitants d’un territoire voisin, dans le cadre d’une convention. Ces décisions influencent directement le dimensionnement du site, les besoins en personnel, le nombre de bennes et le modèle financier. Elles doivent donc être prises dès la programmation du projet.
Cette mutation transforme-t-elle également le métier des agents ?
Il y a vingt ans, on parlait de « gardien de déchèterie ». Puis est apparue la notion d’agent d’accueil. Aujourd’hui, on parle de plus en plus d’agent valoriste. Cette évolution des mots traduit celle du métier. L’agent doit accueillir le public, expliquer les consignes, identifier les objets réemployables, connaître des filières nombreuses et évolutives et veiller à la qualité des flux. Or un bon tri en haut de quai réduit les déchets ultimes, améliore les recettes de valorisation et limite les refus des filières. Cette professionnalisation nécessite du temps de formation, alors que les équipements fonctionnent souvent cinq ou six jours sur sept. Elle suppose également une reconnaissance statutaire et salariale adaptée à des responsabilités devenues beaucoup plus importantes.
Les élus ont-ils pleinement conscience de la place occupée par les déchèteries dans la collecte ?
Pas toujours. Dans certains territoires, les déchèteries collectent davantage de tonnages que le service en porte-à-porte. En Vendée, par exemple, sur environ 500 000 tonnes de déchets prises en charge chaque année, plus de 300 000 transitent par les déchèteries. Pourtant, les collectivités consacrent parfois davantage d’attention aux véhicules de collecte ou aux nouveaux outils numériques qu’à ces équipements. La déchèterie est devenue l’un des principaux points d’entrée du service public des déchets. Elle mérite donc une véritable stratégie patrimoniale et territoriale.
Quelles questions une collectivité doit-elle impérativement se poser avant de rénover ou de reconstruire ?
La première consiste à déterminer si elle raisonne sur un équipement isolé ou sur l’ensemble d’un réseau. La deuxième concerne la maîtrise du foncier : dispose-t-elle de la surface nécessaire aujourd’hui, mais aussi de possibilités d’extension demain ? Elle doit ensuite définir ce qu’elle souhaite accepter : quelles filières, quels usagers et quels professionnels ? Veut-elle conventionner avec les collectivités voisines ? Quel niveau de service souhaite-t-elle proposer ? Notre guide ne fournit pas une réponse toute faite, car la déchèterie de La Rochelle ne sera pas celle d’Orléans ou d’un territoire rural vendéen. Il rassemble en revanche 45 questions permettant de construire un fil conducteur adapté à chaque projet.
Les petites collectivités disposent-elles de l’ingénierie nécessaire ?
Beaucoup n’en disposent pas en interne. Compte tenu du coût et de la complexité de ces équipements, le recours à une assistance à maîtrise d’ouvrage me paraît essentiel. Elle permet d’étudier plusieurs scénarios, d’évaluer les investissements mais aussi les futures dépenses d’exploitation, puis d’accompagner les élus dans leurs arbitrages. Nous souhaitons d’ailleurs prolonger le guide par des fiches présentant des déchèteries déjà modernisées. Aller voir des équipements existants, comprendre leurs réussites comme leurs difficultés et reprendre les solutions adaptables à son territoire constitue souvent la meilleure façon d’avancer. La déchèterie de demain existe déjà par endroits : il faut maintenant permettre à chaque collectivité d’inventer la sienne.