Intelligence artificielle : les collectivités ne peuvent plus attendre

, mis à jour le 10/03/2026 à 17h57
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Dans une collectivité, l'IA ne relève pas d’une vision futuriste. Elle peut déjà être un outil de travail

Longtemps cantonnée aux discours prospectifs, l’intelligence artificielle s’invite désormais dans le quotidien des collectivités. Rédaction de courriers, préparation de délibérations, synthèse de dossiers, appui aux services techniques, communication : les usages se multiplient, y compris dans les petites communes rurales. À l’occasion d’un webinaire organisé par SFP Collectivités, Jonathan Chollet, DGS d’une commune sarthoise de 2 500 habitants, a livré un témoignage concret, loin des fantasmes technologiques. Son constat est sans ambiguïté : bien encadrée, l’IA n’éloigne pas du service public, elle peut au contraire lui redonner du souffle.

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Dans les collectivités, l’intelligence artificielle continue de provoquer des réactions mêlées de curiosité, de prudence et parfois de méfiance. Le mot évoque des outils complexes, des promesses floues, voire une menace diffuse pour l’emploi public. Pourtant, sur le terrain, la question n’est déjà plus de savoir si l’IA va entrer dans les administrations locales. Elle y est déjà.
Et elle y arrive à un moment où les tensions s’accumulent. Effectifs contraints, dossiers toujours plus lourds, empilement des normes, exigences croissantes des habitants, accélération des délais de réponse, usure professionnelle : le bloc local est sous pression. Dans ce contexte, l’IA n’apparaît plus comme un gadget ou un luxe réservé aux grandes villes. Elle devient, pour beaucoup, une piste sérieuse pour alléger certaines tâches et redonner de la fluidité à des organisations souvent saturées.
C’est tout l’intérêt du témoignage livré lors du webinaire de SFP Collectivités : rappeler que l’IA, dans une collectivité, ne relève pas d’une vision futuriste. Elle peut déjà être un outil de travail, ici et maintenant.

Une révolution silencieuse… dans une petite commune rurale

Le retour d’expérience présenté par Jonathan Chollet a précisément le mérite de casser les idées reçues. Car l’expérimentation racontée ne se déroule ni dans une grande métropole, ni dans une administration surdotée en ressources numériques. Elle prend place dans une commune rurale de la Sarthe, 2 500 habitants, une trentaine d’agents, avec des équipes composées de profils très différents, dont certains peu à l’aise avec les usages numériques. Autrement dit, un cadre bien éloigné de l’image parfois fantasmée de la collectivité “augmentée”.
Le DGS raconte un point de départ simple : la surcharge. Trop de sollicitations, trop de procédures, trop de tâches répétitives, trop peu de temps pour se consacrer pleinement à l’essentiel. L’enjeu n’était donc pas d’introduire l’IA pour “faire moderne”, mais d’apporter une réponse pragmatique à un besoin quotidien : gagner du temps, simplifier, soulager.
Le choix a été fait d’ouvrir un cycle de sensibilisation réunissant élus et agents, puis d’enchaîner avec des ateliers pratiques sur plusieurs mois. Pas de grand soir technologique, pas de discours hors sol : de la pédagogie, des démonstrations concrètes, des cas d’usage adaptés aux métiers, et surtout un accompagnement individualisé. C’est cette méthode, progressive et rassurante, qui a permis de faire tomber les premières résistances.

Le premier obstacle n’est pas technique, il est humain

C’est probablement l’un des enseignements les plus utiles de ce webinaire : les freins à l’intelligence artificielle ne sont pas d’abord des freins d’outillage. Ils sont psychologiques, culturels, parfois générationnels. Peur d’être dépassé. Crainte de perdre sa légitimité. Impression que l’on “triche” en s’aidant d’un outil. Fatigue aussi, face à une transformation supplémentaire.
Dans cette commune, plusieurs agents ont d’abord accueilli le sujet avec distance, voire avec inquiétude. Certains avaient déjà connu le passage de la machine à écrire à l’ordinateur ; ils voyaient dans l’IA une nouvelle rupture imposée. Rien d’étonnant. Toute transformation technologique ravive des peurs anciennes : celle d’être remplacé, celle de ne pas suivre, celle de ne plus maîtriser son propre travail.
D’où l’importance du cadre posé par la direction : l’IA n’est ni un juge, ni un remplaçant. Elle n’a pas vocation à penser à la place des agents, encore moins à décider pour eux. Elle sert à accélérer la forme, à éclairer, à proposer, à déblayer certaines tâches pour laisser plus de place à ce qui relève réellement de l’expertise humaine.
C’est cette promesse-là qui a fini par convaincre : non pas moins d’humain, mais davantage de temps pour l’humain.
Quand les usages parlent d’eux-mêmes
La force du témoignage tient aussi à la nature très concrète des usages décrits. Pas de projet théorique, pas de stratégie abstraite : des applications immédiates, visibles, mesurables.
Dans l’administratif, l’IA est utilisée pour aider à rédiger des courriers, reformuler des messages, préparer des notes ou accélérer la production de documents. L’un des exemples les plus parlants concerne les conseils municipaux. À partir d’un procès-verbal, un outil configuré permet de générer en quelques secondes les différentes délibérations, en reprenant les mentions nécessaires, le bon formalisme, les dates, les présents et absents, le logo de la commune. Là où l’agent pouvait passer des heures, voire une journée entière, le travail de base est désormais produit quasi instantanément, avant relecture et validation. Le même type de logique s’applique à certains arrêtés ou documents issus de formulaires administratifs. L’IA ne remplace pas la responsabilité de l’agent, mais elle réduit considérablement le temps consacré à la mise en forme et aux tâches répétitives.
Dans les services techniques aussi, les usages prennent forme. Conversion de documents manuscrits en textes numériques, aide à l’organisation, réflexion sur le fleurissement communal ou l’entretien des espaces verts : l’outil devient une ressource de plus dans la boîte à outils des équipes. Là encore, sans déposséder les agents de leur métier.

L’IA comme collègue discret

Au fil du témoignage, une expression revient presque comme une clé de lecture : l’IA serait une forme de “collègue silencieux”. L’image est juste. Elle ne fait pas le travail à la place des équipes, mais elle les assiste, les seconde, les aide à avancer plus vite sur des tâches qui, sans elle, absorbent une énergie considérable.
Pour un manager, cela signifie aussi une autre manière de préparer les réunions, d’aborder un dossier complexe, d’extraire rapidement les points saillants d’un rapport volumineux reçu à la dernière minute. Pour Jonathan Chollet, l’outil a même servi de tremplin pour progresser sur Excel, en proposant des formules ou des automatismes qu’il n’aurait pas trouvés aussi rapidement seul.
Ce point n’est pas anodin. L’IA n’est pas seulement un outil de productivité ; elle peut aussi devenir un levier d’apprentissage et de montée en compétence. En facilitant l’accès à certaines solutions, elle permet à des agents de franchir des caps, de gagner en autonomie, parfois même de retrouver une forme de confiance dans leur capacité à évoluer.
De la peur à l’appropriation
Dans toute transformation, il y a un moment charnière. Celui où l’outil cesse d’être perçu comme une menace pour devenir un appui. C’est précisément ce qu’a décrit le DGS sarthois. Au bout de quelques mois, certains agents initialement très sceptiques utilisaient l’IA presque quotidiennement. L’un d’eux, parmi les plus réfractaires au départ, a fini par reconnaître qu’il gagnait près de trois quarts d’heure par jour.
Ce basculement est essentiel. Car il montre que l’adhésion ne naît pas d’un discours institutionnel, mais de la preuve par l’usage. Lorsqu’un agent voit, sur ses propres missions, que l’outil lui simplifie réellement la vie, le regard change.
L’IA cesse alors d’être un mot anxiogène pour devenir une pratique. Elle entre dans le quotidien. Elle se banalise. Et cette banalisation, loin d’appauvrir le travail, peut au contraire le rééquilibrer.

Une modernisation qui oblige à poser des règles

Rien de tout cela, cependant, ne peut fonctionner sans garde-fous. Le webinaire l’a rappelé avec insistance : l’enthousiasme pour l’outil ne dispense en rien d’une vigilance forte sur les usages. Respect du RGPD, exclusion des données personnelles sensibles, validation humaine systématique, définition des cas d’usage, transparence interne : l’IA ne peut se déployer durablement que dans un cadre éthique et juridique clair. Une collectivité ne peut pas se contenter de tester des outils dans son coin sans réfléchir à la gouvernance des données, à la traçabilité des pratiques ou aux responsabilités engagées.
Autrement dit, l’IA n’est utile que si elle reste maîtrisée. Elle ne vaut que par la qualité du pilotage humain qui l’entoure.
Le sujet des données est, de ce point de vue, central. Une intelligence artificielle n’a de pertinence que si elle s’appuie sur des informations fiables, structurées, compréhensibles. Sans cette base, la promesse d’efficacité tourne court. Introduire l’IA dans une collectivité, c’est donc aussi, indirectement, se confronter à la qualité de sa propre organisation documentaire.

Commencer modestement, mais commencer

L’autre leçon de ce retour d’expérience tient à la stratégie de déploiement. Inutile de viser trop grand d’emblée. Inutile aussi d’imaginer un bouleversement total en quelques semaines. Le plus efficace reste souvent de commencer par des usages simples, concrets, immédiatement utiles, puis d’élargir progressivement.
Cette politique des petits pas est sans doute la seule tenable dans la plupart des collectivités. Elle permet de sécuriser, d’expérimenter, d’ajuster, d’apprendre sans braquer les équipes. Elle donne aussi du temps pour construire une culture commune autour de ces nouveaux outils.
Car le défi, au fond, n’est pas seulement d’équiper. Il est de faire monter les élus, les cadres et les agents en compétence dans un univers qui évolue à très grande vitesse. Les formations longues et théoriques ont ici peu d’intérêt. Ce qui fonctionne, ce sont des formats courts, pratiques, ancrés dans le réel.

Réhumaniser le service public

C’est peut-être le paradoxe le plus fort de cette séquence : plus l’outil semble technologique, plus sa promesse peut être profondément humaine. En prenant en charge certaines tâches répétitives, l’IA permet de libérer du temps pour l’accueil, l’écoute, la médiation, la pédagogie, la relation avec l’usager.
En ce sens, elle peut contribuer non pas à déshumaniser l’action publique, mais à la réhumaniser. À condition, bien sûr, de ne jamais inverser les rôles : l’outil assiste, l’humain arbitre.
Pour les collectivités, le sujet n’est donc plus de regarder passer le train. Il est de décider comment y monter. Avec méthode. Avec prudence. Avec ambition aussi. Car celles qui commenceront aujourd’hui, même modestement, disposeront demain d’une longueur d’avance dans leur capacité à organiser, simplifier et moderniser leur action.
L’IA ne réglera pas tout. Elle n’effacera ni les contraintes budgétaires, ni les difficultés de recrutement, ni la complexité du service public local. Mais elle peut déjà aider les collectivités à respirer un peu mieux. Et à retrouver, dans un quotidien souvent saturé, quelques marges de manœuvre précieuses.

 

Danièle Licata, rédactrice en chef Zepros Territorial, décrypte enjeux publics et collectivités. Forte de 20 ans en presse économique, elle rend accessibles les sujets complexes avec passion et engagement.
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