« On nous demande tout… sans nous donner les moyens »
Sécurité, santé, finances publiques, attentes des habitants : Frédéric Bouche, maire de Villeparisis (77) en Seine-et-Marne décrit un quotidien sous tension, marqué par des transferts de charges constants et une décentralisation inachevée. Pourtant l’avenir de la démocratie locale se joue désormais sur la capacité des collectivités à agir… avec de vrais moyens. Rencontre.
Vous dites souvent qu’il faut « faire un pas de côté » pour comprendre l’enjeu. Quelle est, au fond, votre vision du mandat local ?
Le mandat local, c’est probablement le dernier mandat qui donne encore du sens à la démocratie aujourd’hui parce qu’il crée un lien direct avec les administrés. Et s’il y a une chose à sauvegarder, c’est ce lien démocratique qui permet de donner du sens à l’action publique.
Et votre vision de l’élu local, de sa mission au quotidien ?
Si je devais résumer, l’élu local doit gérer des compétences déléguées, mais surtout coordonner des actions sur des sujets qui s’imposent de plus en plus à lui… y compris quand ce ne sont pas ses compétences directes. Je prends un exemple : la santé. La lutte contre la désertification médicale n’est pas une compétence municipale. On ne fixe pas le numerus clausus, on ne légifère pas. Pourtant, qui est au contact direct des habitants ? L’élu local. Et la population nous attend sur ces sujets-là. Cela nous oblige à être inventifs, à chercher des solutions, et aussi à expliquer ce qui relève – ou non – des responsabilités de la collectivité. C’est un enjeu démocratique majeur : redonner les clés de compréhension.
Dans ce contexte, quelles ont été vos priorités ?
La première, c’est la tranquillité publique. Si vous ne traitez pas les questions de sécurité et de sentiments d’insécurité, vous n’arrivez pas à travailler le vivre-ensemble. Les gens doivent se sentir sereins dans leur ville. Pourtant, la sécurité n’est pas une compétence première des collectivités. Nous pouvons, certes, agir via la police municipale, la médiation, la prévention. Mais on nous demande souvent des missions qui relèvent de la police nationale ou de la gendarmerie. Et là, on touche à un problème d’équité territoriale : toutes les communes n’ont pas les mêmes moyens.
Vous alertez aussi sur un transfert de charges permanent. Pourquoi est-ce si préoccupant ?
Parce que bon nombre de missions de l’État se retrouvent assumées localement, sans transfert de moyens. Alors oui, on joue parfois le jeu, parce que l’action est utile, mais ce n’est pas soutenable. Prenons un exemple très concret : sur certaines communes, une part importante du temps de la police municipale est mobilisée sur des missions d’État, sur réquisition. Or, ce sont les impôts locaux qui financent ces missions, sans compensation. Idem sur des sujets comme l’accompagnement social, la prévention, certaines urgences du quotidien.
Et pendant ce temps, nos ressources se contractent structurellement. Les dotations ne suivent pas l’évolution réelle des villes, des habitants, des besoins. On nous demande de loger, d’accueillir, de rendre service, mais on ne finance pas la croissance des besoins.
Villeparisis, justement : comment décririez-vous votre ville aujourd’hui ?
C’est une ville périurbaine francilienne, avec des enjeux très concrets : transports, accès au bassin d’emploi, temps de trajet, pouvoir d’achat, qualité du cadre de vie. Et une réalité sociale assez équilibrée : on n’est ni dans une gentrification massive, ni dans une paupérisation extrême. Cela implique d’être présent sur la solidarité, l’action sociale, mais aussi sur l’équipement, l’animation, le vivre la ville, tout en évitant d’être une ville-dortoir.
Le point fort de Villeparisis, selon vous ?
Ses habitants, bien sûr et le tissu associatif et solidaire très fort, qui crée du lien et donne du sens. J’ai beaucoup investi sur ce dernier mandat pour accompagner les associations, les structurer, les aider à durer. Parce que le sel d’une commune, c’est sa citoyenneté au quotidien, pas seulement les services publics rendus à ses habitants.
Votre vision à six ans, dans un contexte politique et budgétaire aussi instable ?
Je suis honnête : je ne peux pas prédire ce que sera le rôle du maire dans six ans, parce que cela dépendra des choix nationaux, des législateurs, des dotations, des transferts de charges. Ce que je crains, c’est une décentralisation sans moyens qui fabrique inévitablement des inégalités. Des territoires riches pourront créer des cercles vertueux ; d’autres seront coincés, avec moins de services, moins d’investissement, moins de perspectives. Et ce que je crains aussi, c’est une forme de technocratisation : des collectivités qui ne font plus que gérer des obligations, sans capacité de projection. Or le rôle du maire n’est pas seulement de « faire tourner », c’est avant tout de donner une direction, créer du lien et construire un commun.
Vous décrivez un mandat exigeant, parfois éprouvant. Qu’est-ce qui vous fait tenir ?
Il y a parfois du découragement, oui. Mais je crois que si on ne lutte pas maintenant, si on n’alerte pas, si on ne défend pas nos territoires, alors on perdra le sens de l’action locale… et l’envie même de s’engager. Personnellement, je veux rester acteur. Parce que nous avons une responsabilité : défendre nos villes, nos collectivités, et faire en sorte que les habitants restent acteurs du devenir de leur territoire. C’est là que je trouve l’énergie.
Un dernier mot : malgré tout, vous y croyez ?
J’y crois beaucoup. Et il y a aussi des satisfactions. Mais il faut le dire : le mandat local devient plus dur, plus exposé, plus lourd, parfois violent, et pas seulement physiquement. On voit des démissions, des burn-out. On voit des élus fragilisés. C’est précisément pour cela qu’il faut remettre de la reconnaissance, de la clarté, et surtout des moyens. Sinon, on appauvrit la démocratie locale. Et là, c’est toute la République qui s’affaiblit.