« Adapter les villes aux fortes chaleurs est un marathon, pas un sprint »
Plantation d'arbres, désimperméabilisation des sols, matériaux réfléchissants, planification de climatisation performante… Face à l'intensification des vagues de chaleur, les collectivités multiplient les initiatives pour rafraîchir les villes. Pour Martin Hendel, enseignant-chercheur à ESIEE Paris, il n'existe pourtant pas de solution miracle. L'adaptation passe par une transformation en profondeur de l'aménagement urbain, soutenue par une stratégie nationale ambitieuse.
Les collectivités sont de plus en plus nombreuses à mettre en place des dispositifs de rafraîchissement urbain. Sommes-nous aujourd'hui suffisamment armés pour faire face aux vagues de chaleur ?
Il existe une véritable prise de conscience. Les collectivités se saisissent de ces enjeux et les initiatives se multiplient sur le terrain. C'est une évolution très positive. En revanche, cette mobilisation locale doit désormais être accompagnée. Les collectivités, notamment les plus petites, ont besoin d'un soutien de l'État, qu'il soit financier, technique ou en ingénierie. Les budgets consacrés à l'adaptation ne vont malheureusement pas toujours dans le bon sens, alors que c'est précisément maintenant qu'il faut investir.
Les collectivités disposent-elles aujourd'hui de solutions concrètes pour rafraîchir leurs villes ?
Oui, et beaucoup sont déjà à l'œuvre. De nombreuses collectivités développent des îlots de fraîcheur, plantent des arbres, créent des parcours ombragés ou repensent leurs espaces publics. Mais ces projets doivent être cohérents. Par exemple, désimperméabiliser une rue tout en y maintenant un trafic intense de poids lourds est très difficile. Il faut donc articuler les politiques de mobilité, d'aménagement, de végétalisation et de gestion de l'eau. C'est cette approche systémique qui permettra d'obtenir des résultats durables.
Faut-il une stratégie nationale ou laisser chaque territoire construire ses propres réponses ?
Les deux sont indispensables. L'adaptation se décline forcément à l'échelle des territoires, car chaque ville possède sa géographie, son climat et son tissu urbain. En revanche, cette action locale doit s'inscrire dans une impulsion nationale forte. C'est ce qui a été fait pour les énergies renouvelables : l'État fixe une stratégie et les territoires l'adaptent à leurs réalités. Il faut suivre la même logique pour l'adaptation climatique.
Plantation d'arbres, revêtements clairs, îlots de fraîcheur, arrosage des rues… Existe-t-il une solution plus efficace que les autres ?
Non. Il n'existe pas de solution unique. La réponse réside dans la combinaison de plusieurs leviers. La végétation joue un rôle essentiel, mais elle ne suffit pas à elle seule. Il faut également désimperméabiliser les sols afin que les arbres puissent accéder à l'eau de pluie, développer des parcours ombragés, créer des espaces publics plus frais, utiliser des matériaux qui stockent moins la chaleur et réfléchir à la forme même de la ville. Les centres anciens du sud de la France et de l'Europe offrent d'ailleurs de nombreux exemples de rues étroites naturellement protégées du rayonnement solaire.
L'arbre est souvent présenté comme la solution miracle. Partagez-vous cette idée ?
L'arbre est indispensable, mais il ne faut pas le considérer comme une réponse universelle. Un arbre ne peut remplir pleinement son rôle que s'il dispose d'eau. Cela suppose de revoir la gestion des sols et des eaux pluviales. La végétalisation doit donc s'inscrire dans une approche globale de l'aménagement urbain.
Le débat public oppose souvent "climatisation ou pas climatisation". Est-ce une fausse question ?
Oui, parce que le véritable sujet n'est pas de savoir s'il faut climatiser ou non, mais comment climatiser de façon performante. Climatiser un bâtiment très mal conçu n'a pas de sens. C'est exactement comme si, face à un climat de plus en plus froid, on se contentait d'ajouter des radiateurs dans une maison mal isolée et ouverte aux quatre vents. La priorité reste d'améliorer les bâtiments eux-mêmes : isolation, protections solaires, ventilation naturelle… Mais la climatisation restera parfois indispensable, notamment dans certains établissements sensibles, mais elle ne peut constituer la seule réponse. D'autant qu'elle génère elle-même de la chaleur dans l'espace public et accentue les inégalités entre ceux qui peuvent s'équiper et les autres.
Le secteur du bâtiment a-t-il pris suffisamment en compte cette évolution climatique ?
Nous savons aujourd'hui construire des bâtiments beaucoup plus adaptés aux fortes chaleurs. Les connaissances existent. En revanche, leur généralisation reste lente. Les réglementations thermiques ont progressivement intégré la question du confort d'été, mais elles ne couvrent qu'une partie du problème. Adapter une ville ne consiste pas uniquement à améliorer les bâtiments. Il faut également offrir des espaces publics où il est possible de circuler et de vivre malgré les fortes chaleurs.
Êtes-vous optimiste pour les années à venir ?
Je n'ai pas vraiment le choix ! Je forme les futurs ingénieurs qui travailleront sur la transition énergétique et l'adaptation climatique. Je suis donc naturellement optimiste. En revanche, il faut être lucide : l'adaptation est un marathon, pas un sprint. Elle s'inscrit sur plusieurs décennies et dépassera largement la durée d'un mandat municipal. Il faudra maintenir le cap dans le temps. Nous devons agir sur deux fronts simultanément. D'un côté, adapter nos villes pour faire face aux conséquences déjà inévitables du changement climatique. De l'autre, réduire rapidement nos émissions de gaz à effet de serre pour éviter que ces conséquences ne deviennent ingérables. Comme je le résume souvent : « Nous adaptons nos territoires pour gérer l'inévitable, mais nous devons aussi atténuer le changement climatique pour éviter l'ingérable. »