« La commande publique doit devenir le moteur du réemploi »
Longtemps cantonnée à la gestion des déchets, l’économie circulaire s’impose désormais comme un levier de souveraineté, de relocalisation industrielle et de transformation des achats publics. Mais entre les ambitions de la loi AGEC, les objectifs de réemploi et la réalité des collectivités, l’écart reste important. Pierre-Emmanuel Saint-Esprit, directeur Économie Circulaire et de la décarbonation client du groupe Manutan, engagé dans le développement de filières de reconditionnement et de réemploi, plaide pour une commande publique plus volontariste, mieux contrôlée et davantage orientée vers les produits durables, réparés et reconditionnés.
En quoi l’économie circulaire constitue-t-elle aujourd’hui un levier stratégique pour les collectivités locales ?
L’économie circulaire est stratégique parce qu’elle permet de répondre à plusieurs enjeux en même temps. Elle répond évidemment à un enjeu écologique, puisqu’elle réduit les déchets, limite l’extraction de ressources naturelles et prolonge la durée de vie des produits. Mais elle répond aussi à un enjeu économique et industriel. Lorsqu’une collectivité achète un produit reconditionné localement plutôt qu’un produit neuf importé, elle ne fait pas seulement un achat plus responsable. Elle soutient une filière locale, de l’emploi, des compétences, parfois même la reconversion de savoir-faire industriels. C’est aussi une question de souveraineté. Nous avons acheté pendant des années, et nous continuons, des produits venus du bout du monde. Aujourd’hui, une partie de la valeur peut être récupérée sur le territoire grâce au réemploi, à la réparation et au reconditionnement. En ce sens, la commande publique joue donc un rôle considérable. Elle peut créer un marché, donner de la visibilité aux acteurs économiques et accélérer la structuration des filières.
Les collectivités sont-elles suffisamment outillées pour passer d’une logique de gestion des déchets à une véritable stratégie d’économie circulaire ?
Pas encore. Beaucoup de collectivités sont encore dans une logique de gestion des déchets, alors que l’économie circulaire suppose de penser beaucoup plus en amont. Il ne s’agit pas seulement de mieux trier ou de mieux recycler, mais de changer les pratiques d’achat, les cahiers des charges, les habitudes des services. La loi AGEC a joué un rôle important en fixant des objectifs, notamment dans la commande publique. Elle a créé un appel d’air et a incité des entrepreneurs à se positionner sur le reconditionné ou le réemploi. Mais le problème, c’est que la loi est encore trop peu appliquée. Il y a peu de contrôle, peu d’audit, peu de suivi réel.
Quels sont les principaux freins au déploiement de l’économie circulaire dans les collectivités ?
Le premier frein, c’est la transformation des habitudes. Depuis toujours, la commande publique fonctionne avec des références standardisées, des volumes importants, des produits neufs, des procédures très cadrées. Le reconditionné vient bousculer tout cela. Un produit reconditionné n’est pas toujours disponible en trois mille exemplaires identiques. Il faut donc accepter des lots plus souples, des commandes mixtes, des produits équivalents plutôt que strictement identiques. Cela demande de faire évoluer les cahiers des charges et les réflexes d’achat. Le deuxième frein, c’est la crainte sur la qualité. Certains acheteurs se demandent si un produit reconditionné durera aussi longtemps qu’un produit neuf. C’est une vraie question, mais elle doit être traitée par la certification, par les garanties et par la preuve. Quand un produit reconditionné est bien fait, il peut être garanti comme un produit neuf. Sans compter que les acheteurs publics sont souvent surchargés, très contraints juridiquement, et ils ont déjà énormément d’injonctions à gérer. Si personne ne vient leur demander des comptes sur l’application des objectifs de réemploi, beaucoup restent sur leurs pratiques habituelles. Ce n’est pas forcément par mauvaise volonté, mais parce que changer une organisation prend du temps. Enfin, il y a le sujet du prix. Beaucoup pensent que le reconditionné doit forcément coûter beaucoup moins cher. Or, si l’on veut des produits réparés, contrôlés, garantis, avec de l’emploi local, il faut accepter de payer la valeur réelle du travail effectué.
Existe-t-il des modèles territoriaux ou sectoriels inspirants ?
Oui, il existe déjà de très beaux exemples dans plusieurs secteurs. Dans le matériel informatique, le marché a été en partie éduqué par des acteurs comme Back Market, qui ont montré qu’un produit reconditionné pouvait être désirable, fiable et accessible. Dans l’industrie, certains groupes avancent vite. Schneider Electric travaille sur le reconditionnement de matériels électriques. Le groupe Seb développe aussi ces logiques. Dans l’automobile, les pièces reconditionnées sont déjà très présentes. Dans le mobilier professionnel, on voit émerger des capacités de reconditionnement, mais le marché dépend encore beaucoup de la commande publique. Le luxe est aussi intéressant. Les grandes maisons ont compris très tôt la valeur de la durabilité, de la réparation et de la seconde vie. Dans certains cas, elles ont même structuré des ateliers dédiés. Cela montre que l’économie circulaire n’est pas seulement une logique de récupération. C’est aussi une logique de qualité.
Comment les collectivités peuvent-elles mieux structurer les filières locales de réemploi, de recyclage ou de valorisation ?
Elles peuvent d’abord agir par leurs achats. C’est le levier le plus immédiat. Si une collectivité intègre réellement des produits reconditionnés dans ses marchés, elle donne un signal à la filière. Si plusieurs collectivités le font, le marché commence à se structurer. Ensuite, elles peuvent travailler sur l’écosystème local. Cela signifie identifier les acteurs du réemploi, les entreprises de réparation, les structures de l’économie sociale et solidaire, les industriels, les logisticiens. Il faut créer des ponts entre eux. Mais il faut aussi accepter que l’offre se construise avec la demande. On entend parfois dire que les filières ne sont pas assez structurées. C’est vrai dans certains cas. Mais si la demande publique n’arrive jamais, les entreprises ne peuvent pas investir. La loi a suscité un élan entrepreneurial. Il faut maintenant que la commande publique suive réellement.
Le financement reste un enjeu majeur. Quels leviers économiques peuvent accélérer les projets d’économie circulaire ?
Le premier levier, encore une fois, c’est la demande. Quand un marché existe, les entreprises investissent. Elles créent des ateliers, recrutent, développent des compétences. Mais pour cela, elles ont besoin de visibilité. Il faut aussi mieux orienter les achats publics. Aujourd’hui, la logique du prix le plus bas reste très forte. Elle favorise souvent des produits importés, parfois peu durables. Si l’on veut développer une économie circulaire locale, il faut intégrer dans les appels d’offres des critères de durabilité, de réparabilité, de contenu reconditionné, d’impact carbone ou de localisation de la valeur. Enfin, il faut arrêter de penser que l’économie circulaire est uniquement une dépense. Elle peut créer de la valeur, des emplois et réduire la dépendance aux importations. C’est une vraie politique industrielle.
Les modèles économiques de l’économie circulaire sont-ils suffisamment matures pour attirer des investissements publics et privés ?
Ils le sont dans plusieurs secteurs, mais ils ont besoin d’un cadre stable. Une entreprise peut investir dans le reconditionnement si elle sait qu’il y aura un marché. Le problème, c’est l’écart entre l’ambition affichée et la réalité de l’application. Certaines entreprises se sont lancées en s’appuyant sur les objectifs de la loi AGEC. Mais si la commande publique ne suit pas, elles se retrouvent fragilisées. C’est ce qui arrive à certains acteurs qui avaient misé sur ces nouveaux marchés. Il faut donc une trajectoire claire. Pas forcément des sanctions immédiates, mais un suivi, des objectifs vérifiés, une application progressive et réelle. Sans cela, on envoie un signal contradictoire aux entrepreneurs.
Quel rôle doivent jouer les collectivités dans la mobilisation des entreprises locales et des citoyens ?
Les collectivités jouent un rôle d’entraînement. Elles peuvent montrer l’exemple dans leurs achats, leurs équipements, leurs bâtiments, leur mobilier, leur matériel informatique. Cela rend l’économie circulaire visible. Elles peuvent aussi sensibiliser les citoyens, mais il faut éviter de tout faire reposer sur la bonne volonté individuelle. Le citoyen achètera plus facilement reconditionné si le produit est accessible, fiable, bien présenté et garanti. C’est la même chose pour les collectivités. L’économie circulaire doit sortir de l’image du bricolage ou de l’occasion bas de gamme. Un produit reconditionné peut être un produit professionnel, certifié, durable, garanti. C’est cette perception qu’il faut changer. Car la commande publique est un levier puissant. Elle peut créer des marchés et orienter l’économie en aidant à faire émerger des filières, comme elle l’a déjà fait dans d’autres domaines. Mais pour cela, il faut appliquer les textes. Aujourd’hui, on vote de grandes lois, puis on contrôle peu leur mise en œuvre. C’est un problème très français. La loi AGEC a fixé une direction. Elle a suscité beaucoup d’enthousiasme. Mais si personne ne vérifie son application, l’effet reste limité. Il faut aussi faire évoluer la culture de l’achat public. Acheter durable, ce n’est pas seulement cocher une case environnementale. C’est se demander où va l’argent public, quelle valeur il crée, quels emplois il soutient et quelle dépendance il réduit.
Les cadres réglementaires actuels facilitent-ils ou freinent-ils les initiatives locales ?
Ils facilitent sur le papier, mais pas toujours dans la pratique. La réglementation donne une direction, ce qui est positif. La loi AGEC, par exemple, a permis de poser des objectifs et de créer un mouvement. Mais la complexité administrative, l’absence de contrôle et parfois l’instabilité des règles freinent le passage à l’échelle. Il faut un cadre plus lisible, plus stable, et surtout mieux appliqué. Les acteurs économiques ont besoin de savoir que les objectifs annoncés seront suivis dans le temps. Sinon, ils hésitent à investir.
Comment mesurer concrètement l’impact des politiques d’économie circulaire à l’échelle d’un territoire ?
Il faut mesurer plusieurs choses. D’abord l’impact environnemental, avec les tonnes de déchets évitées, les émissions de CO₂ réduites, les matières premières économisées. Mais il faut aussi mesurer l’impact économique. Combien d’emplois locaux ont été créés ? Combien d’achats ont été relocalisés ? Quelle part de la commande publique est orientée vers des produits reconditionnés ou réparés ? Quelle valeur reste sur le territoire plutôt que de partir à l’importation ? L’économie circulaire ne doit pas être évaluée uniquement comme une politique environnementale. C’est aussi une politique de développement économique territorial.
L’économie circulaire peut-elle réellement contribuer à la résilience des collectivités ?
Oui, parce qu’elle réduit la dépendance. Moins dépendre de produits importés, mieux utiliser ce qui existe déjà sur le territoire, prolonger la durée de vie des équipements, structurer des filières locales : tout cela renforce la résilience. La crise sanitaire, les tensions géopolitiques et les difficultés d’approvisionnement ont montré la fragilité de nos modèles. Le réemploi et le reconditionnement permettent de récupérer une partie de cette maîtrise. C’est aussi une manière de reconstruire une industrie locale. Pas nécessairement en refaisant tout comme avant, mais en créant des activités nouvelles autour de la réparation, du contrôle, du reconditionnement, de la logistique et de la certification.
L’économie circulaire est-elle une opportunité pour les territoires ou une contrainte supplémentaire ?
Si elle est mal pensée, elle peut être vécue comme une contrainte supplémentaire. Si l’on ajoute simplement des obligations aux acheteurs publics sans leur donner d’outils, de formation, de marges de manœuvre et de filières solides, cela ne fonctionnera pas. Mais si elle est pensée comme une stratégie économique, alors c’est une opportunité immense. Elle permet de relocaliser de la valeur, de créer de l’emploi, de réduire les dépendances, de soutenir des entreprises locales et de donner du sens à la commande publique. Pour moi, l’économie circulaire n’est pas seulement un sujet écologique. C’est un projet industriel, territorial et politique. C’est aussi une manière de dire que l’argent public doit servir à construire l’économie que nous voulons.
Dans le meilleur des mondes, a quoi pourrait ressembler un territoire pleinement engagé dans l’économie circulaire d’ici dix ans ?
Ce serait un territoire où les achats publics auraient profondément changé. Les collectivités n’achèteraient plus uniquement du neuf par réflexe. Elles intégreraient systématiquement le réemploi, le reconditionné, la réparabilité et la durabilité dans leurs marchés. Ce serait aussi un territoire où les filières locales seraient visibles. Des ateliers de réparation, des plateformes de réemploi, des entreprises de reconditionnement, des acteurs de l’économie sociale et solidaire travailleraient ensemble. Enfin, ce serait un territoire où l’on ne considérerait plus un produit usagé comme un déchet, mais comme une ressource. C’est un changement culturel majeur.