Lutte contre les violences intrafamiliales : les térritoires ruraux particulièrement touchés
Longtemps invisibles, les violences intrafamiliales touchent aussi – et parfois plus durement – les territoires ruraux. Isolement, dépendance économique, éloignement des services : les fragilités y prennent des formes spécifiques. Depuis 2021, le réseau ERRE (Élus Ruraux Relais de l’Égalité), porté par l’Association des maires ruraux de France (AMRF), forme et accompagne les élus pour repérer, orienter et soutenir les victimes. Dominique Chappuit, maire de Rosoy (Yonne) et référente nationale du dispositif, revient sur l’engagement des maires face à un sujet longtemps considéré comme « privé ».
Les violences intrafamiliales sont souvent perçues comme un phénomène urbain. Quel est votre constat en milieu rural ?
C’est une idée reçue. Les violences existent partout, mais en ruralité elles sont parfois plus invisibles. L’isolement peut renforcer l’emprise. On apprend en formation qu’un conjoint violent peut organiser progressivement l’éloignement : « On va s’installer à la campagne, tu verras ce sera mieux », puis plus besoin de travailler, plus besoin de voiture… Cela devient une stratégie de contrôle. Ce n’est pas seulement un problème de services publics. C’est aussi la difficulté à parler ou la peur du regard des autres. Dans un village, tout le monde se connaît. Une victime qui pousse la porte de la mairie sait qu’elle sera reconnue. L’accueil doit donc être irréprochable : si la démarche se passe mal, elle ne reviendra pas.
Pourquoi les territoires ruraux sont-ils particulièrement vulnérables ?
La mobilité est un frein majeur. Les distances compliquent l’accès aux associations spécialisées, aux soins ou aux permanences juridiques. La dépendance économique est également plus forte lorsqu’il n’y a ni emploi à proximité ni solution de transport autonome. Mais le principal enjeu reste le silence. Pendant longtemps, on disait : « C’est une affaire de famille ». Ce n’est plus acceptable. En milieu rural, fermer les yeux peut avoir des conséquences dramatiques.
Le réseau ERRE a été lancé pour répondre à ces spécificités. Comment fonctionne-t-il ?
ERRE signifie « Élus Ruraux Relais de l’Égalité ». Le principe est simple : les conseils municipaux peuvent désigner, par délibération, un élu référent formé pour repérer, écouter et orienter. Nous avons structuré un réseau départemental de référents qui coordonnent les partenariats avec les préfectures, la gendarmerie, les services sociaux et les associations. L’objectif n’est pas de se substituer aux professionnels, mais de faciliter les démarches et d’orienter rapidement. Nous avons également signé plusieurs conventions nationales, notamment pour renforcer la coopération avec les acteurs de terrain et intégrer pleinement les référents ERRE dans les dispositifs départementaux. Cela permet de conforter leur rôle et d’éviter l’isolement des élus.
Quel rôle joue concrètement le maire ?
Le maire est un élu de proximité. Il connaît ses habitants. Il voit quand quelque chose ne va pas. Il peut repérer, rassurer, orienter. Il ne remplace ni la justice ni les forces de l’ordre, mais il peut être la première porte vers une solution. Pour éviter que tout repose sur lui, nous avons renforcé les partenariats, notamment avec la gendarmerie, et développé des outils concrets. Par exemple, un partenariat avec une plateforme de télémédecine permet de faciliter l’accès à des consultations médicales ou psychologiques, y compris dans les territoires les plus isolés. L’idée est de simplifier les démarches pour les victimes.
Observez-vous une évolution depuis 2021 ?
Oui. La parole se libère. Le nombre de situations signalées augmente, mais cela traduit surtout une meilleure détection. Le Covid a pu aggraver certaines situations, mais la prise de conscience collective est réelle. De plus en plus d’élus s’engagent, y compris des hommes, et prennent conscience que ces violences concernent aussi leur commune. On parle également davantage des enfants, souvent victimes indirectes.
À l’approche des municipales, ce sujet doit-il devenir un enjeu politique local ?
Oui, clairement. Protéger les habitants est une mission fondamentale des élus. Je dirais à chaque maire : faites-vous confiance. Vous avez été élus pour servir. Informez-vous, formez-vous, appuyez-vous sur le réseau. En ruralité, on ne peut plus dire « cela ne me concerne pas ». La vigilance et la solidarité doivent devenir des réflexes collectifs.