Incendies de forêt : les territoires face à un risque qui change d’échelle
Alors que l’été approche et que plusieurs départements connaissent déjà des conditions de sécheresse préoccupantes, les chercheurs de l’INRAE alertent sur une évolution profonde du risque incendie en France. Si les efforts de prévention et de lutte ont permis de contenir les surfaces brûlées ces dernières décennies, le changement climatique favorise désormais l’apparition de feux plus extrêmes, plus intenses et susceptibles de toucher des territoires jusqu’ici peu exposés. Une réalité qui impose aux collectivités d’adapter dès aujourd’hui leurs stratégies de prévention et de gestion des risques.
Les incendies dépendent principalement de trois facteurs : les conditions météorologiques, la végétation disponible et les activités humaines. En France, près de 95 % des départs de feu sont d’origine humaine, ce qui confère à la prévention un rôle essentiel. Selon Julien Ruffault, chercheur à l’INRAE spécialisé dans les dynamiques de feux de forêt, " les investissements réalisés dans la surveillance, la prévention et les moyens de lutte ont permis de limiter les surfaces brûlées malgré des conditions climatiques de plus en plus favorables aux incendies ". Mais cette tendance masque une évolution plus inquiétante : la multiplication des feux dits « extrêmes », caractérisés par leur intensité, leur rapidité de propagation ou leurs impacts majeurs sur les populations, les infrastructures et les écosystèmes. Les années 2003 et 2022 constituent à cet égard des références. Elles ont combiné sécheresse exceptionnelle, températures élevées et conditions propices à la propagation rapide des flammes.
Un risque qui remonte vers le nord
Les projections climatiques dessinent désormais une nouvelle géographie du risque. Les chercheurs anticipent une extension progressive des zones exposées vers le nord de la France et les territoires de moyenne montagne. La saison des incendies devrait également s’allonger, tandis que les régions déjà concernées, notamment le pourtour méditerranéen et le massif landais, pourraient connaître une activité encore plus soutenue. Pour les collectivités, cette évolution implique de nouveaux besoins en matière d’aménagement, de prévention et d’information des populations. Des territoires historiquement peu concernés devront intégrer ce risque dans leurs politiques publiques. Afin d’accompagner cette adaptation, l’INRAE travaille actuellement avec l’ONF, Météo-France et l’IGN à l’élaboration d’une carte nationale d’aléa incendie qui servira de référence aux politiques publiques de gestion du risque.
Des forêts méditerranéennes relativement résilientes
Face au feu, toutes les forêts ne réagissent pas de la même manière. Bernard Prevosto, chercheur en écologie forestière méditerranéenne à l’INRAE, rappelle que de " nombreuses espèces méditerranéennes ont développé au fil du temps des mécanismes de résistance ou de résilience ". Certaines survivent grâce à une écorce protectrice, tandis que d’autres sont capables de se régénérer naturellement après le passage des flammes. Le pin d’Alep constitue un exemple emblématique. Ses cônes s’ouvrent sous l’effet de la chaleur et libèrent des graines qui colonisent rapidement les zones brûlées. Les chênes méditerranéens, quant à eux, peuvent repartir de souche après un incendie. Mais cette capacité d’adaptation a ses limites. Lorsque les incendies se répètent à intervalles trop rapprochés, les écosystèmes n’ont plus le temps de se reconstituer. Les forêts peuvent alors laisser place à des formations arbustives plus vulnérables, favorisant à leur tour de nouveaux incendies.
Les forêts du nord moins préparées
L’inquiétude est plus forte encore pour les forêts tempérées du nord et du centre de la France. Contrairement aux écosystèmes méditerranéens, elles n’ont pas développé de stratégies spécifiques face au feu. Certaines essences, comme le hêtre, se révèlent particulièrement sensibles aux fortes chaleurs et aux incendies. Dans ces territoires, la reconstitution des peuplements repose davantage sur des successions végétales naturelles ou sur des opérations de reboisement. Les experts soulignent également l’intérêt croissant des forêts mélangées, généralement plus résilientes face aux aléas climatiques et sanitaires.
Prévenir plutôt que subir
Pour les chercheurs, la lutte contre les incendies entre dans une nouvelle phase. Face aux feux extrêmes, l’objectif n’est plus uniquement d’éteindre les flammes mais aussi de protéger les populations, les infrastructures et les zones sensibles. Les services de secours sont parfois confrontés à des phénomènes dont l’intensité dépasse les capacités d’intervention classiques. Dans ce contexte, la prévention devient plus stratégique que jamais : débroussaillement, gestion des interfaces entre espaces naturels et zones habitées, information des habitants, adaptation des infrastructures ou encore planification territoriale devront constituer des priorités croissantes pour les collectivités.
La sécheresse, menace silencieuse pour les forêts
Au-delà des incendies eux-mêmes, les chercheurs pointent une menace plus profonde : l’intensification des sécheresses. Selon l’INRAE, près d’un million d’hectares de forêts françaises présentent déjà des signes de dépérissement liés au manque d’eau. Pour Bernard Prevosto, " le feu n’est finalement que la manifestation la plus visible d’un phénomène plus global qui fragilise durablement les écosystèmes forestier ". L’avenir des forêts françaises dépendra donc autant de leur capacité à résister aux incendies que de leur aptitude à s’adapter à un climat de plus en plus chaud et sec.