« Le pouvoir ne se décrète pas, il s’exerce dans la durée et au contact du réel »
Dans son ouvrage « Du bon exercice du pouvoir » (Odile Jacob), Jean-Denis Combrexelle, Directeur général du Travail, auteur d’un rapport qui fit date sur la négociation collective, président de la section du contentieux du Conseil d’Etat en pleine épidémie de Covid, directeur de cabinet d’Eric Dupond-Moretti à la Chancellerie et d’Elisabeth Borne à Matignon, livre une réflexion nourrie par près de cinquante ans au cœur de l’État. Entre critique d’un système trop tourné vers la communication et plaidoyer pour une culture du résultat, il appelle à réconcilier décideurs publics et citoyens. Un enjeu qui concerne aussi directement les collectivités territoriales.
Vous évoquez dans votre livre un fossé croissant entre responsables publics et citoyens. Comment s’est-il installé ?
Le décalage principal n’est pas seulement entre responsables politiques et administration, mais plus largement entre le système public dans son ensemble et les citoyens. Nous produisons énormément de normes, de lois, de dispositifs, avec une forme d’inflation continue. Mais cette production ne se traduit pas toujours dans la vie concrète des Français. Cela crée une frustration démocratique : les citoyens entendent des annonces, perçoivent une activité intense, mais ne voient pas toujours les effets. C’est ce décalage qui alimente la défiance, l’abstention, voire certaines formes de radicalité. Il y a là un problème profond de fonctionnement de notre démocratie.
Vous opposez les « diseurs » aux « faiseurs ». Cette fracture est-elle plus marquée aujourd’hui ?
Oui, elle tend à s’accentuer. La communication est devenue un élément central de l’action publique, ce qui est normal dans une démocratie moderne. Mais le risque, c’est qu’elle prenne le pas sur l’action elle-même. Une politique publique doit être pensée, expliquée, débattue — mais surtout mise en œuvre et évaluée. Or, on observe parfois une forme de déséquilibre : beaucoup de discours, beaucoup de visibilité médiatique, mais une attention insuffisante portée aux résultats concrets. Cela nourrit l’impression que l’on parle beaucoup sans toujours agir efficacement.
Quel regard portez-vous sur l’évolution de la décision publique en France ?
La décision publique est devenue plus complexe, plus lente, et souvent plus difficile à mettre en œuvre. Les processus se sont alourdis, les niveaux d’intervention se sont multipliés, et la prise de décision elle-même s’inscrit dans un environnement très contraint. Par ailleurs, la communication joue désormais un rôle structurant dans ces processus. Cela peut conduire à privilégier l’annonce sur l’exécution. C’est pourquoi je plaide pour une véritable culture du résultat : une politique publique ne se résume pas à un texte ou à une annonce, elle doit produire des effets tangibles et mesurables dans le quotidien des citoyens. Beaucoup de responsables publics considèrent que le travail est fait une fois la loi et le décret d’application publiés, or loin d’être la fin du processus ce n’est que le début de la mise en œuvre.
Qu’est-ce que, selon vous, le « bon exercice du pouvoir » aujourd’hui ?
C’est d’abord une question d’état d’esprit. Le pouvoir ne consiste plus à être au sommet d’une pyramide et à donner des instructions. Il s’exerce aujourd’hui dans une logique beaucoup plus horizontale, au cœur des organisations. Il s’agit d’impulser, de convaincre, d’entraîner. Cela suppose des qualités humaines fortes : humilité, lucidité, capacité d’écoute, mais aussi courage de la décision. Le pouvoir est une pratique, presque une discipline, qui ne s’improvise pas. Et il repose moins sur les structures et les organisations que sur les femmes et les hommes qui l’exercent.
Ces qualités — humilité, lucidité — font-elles défaut aujourd’hui ?
Elles ne sont pas absentes, mais elles ne sont pas toujours suffisamment valorisées ni enseignées. Nous avons longtemps été dans une culture très verticale du pouvoir, où l’on pensait que tout descendait du sommet. Or, ce modèle est aujourd’hui dépassé. Il faut apprendre à exercer le pouvoir autrement, en acceptant la complexité, en reconnaissant ses limites, en s’appuyant sur les autres. Cela vaut pour les responsables politiques comme pour les hauts fonctionnaires. La formation a un rôle à jouer, mais il y a aussi une part de disposition personnelle : tout le monde n’est pas fait pour exercer le pouvoir.
Les maires sont aujourd’hui en première ligne, souvent exposés et sous pression. Leur manière d’exercer le pouvoir est-elle un modèle ?
Les maires incarnent sans doute le pouvoir dans sa forme la plus concrète. Ils sont au contact direct des habitants, confrontés à des attentes immédiates et à des situations parfois très difficiles. Cette proximité les oblige à décider, à agir et à rendre des comptes en permanence. Cela développe une forme de pragmatisme et de sens du résultat que l’on retrouve moins à d’autres niveaux. Mais cette exposition a aussi un coût : pression croissante, parfois violences, sentiment d’isolement. Leur engagement montre que le pouvoir est d’abord une responsabilité incarnée, au service d’un territoire.
Les collectivités territoriales apparaissent souvent plus proches du terrain. Ont-elles une manière différente d’exercer le pouvoir ?
Oui, sans doute plus directe et plus concrète. Les élus locaux, notamment les maires, sont confrontés immédiatement aux attentes des citoyens. Ils doivent décider rapidement, agir, rendre des comptes. Leur rapport au réel est plus immédiat, plus exigeant aussi. Cela explique qu’ils soient souvent davantage dans une logique de résultat. Mais ils sont aussi confrontés à des contraintes importantes, notamment une inflation normative qui complique leur action. Il y a là un enjeu majeur : leur donner davantage de lisibilité et de marges de manœuvre.
L’inflation normative est-elle devenue un frein à l’action publique, notamment locale ?
Très clairement. Nous avons une tendance à penser que toute réforme passe par une nouvelle loi ou un nouveau décret. Or, ce n’est pas toujours nécessaire. Beaucoup de transformations pourraient être conduites à droit constant, en modifiant les pratiques, les organisations, les méthodes. Cette inflation normative peut devenir un obstacle, notamment pour les collectivités, qui doivent appliquer des règles de plus en plus nombreuses et complexes. Il faut retrouver une capacité à réformer sans produire systématiquement de nouvelles normes.
Les territoires peuvent-ils être aujourd’hui les véritables « faiseurs » de l’action publique ?
Ils jouent en tout cas un rôle essentiel. Mais il ne faut pas opposer État et territoires. La France reste attachée au principe d’égalité, ce qui suppose des arbitrages nationaux. En revanche, il est nécessaire de mieux articuler les niveaux d’action, de clarifier les compétences et de faire évoluer les modes de fonctionnement de l’État. Plus de décentralisation, sans doute, mais aussi plus de cohérence et de lisibilité. Aujourd’hui, beaucoup de citoyens ne savent plus qui fait quoi : c’est un problème démocratique majeur.
Comment réconcilier les citoyens avec l’action publique ?
Il faut d’abord produire des résultats concrets. La confiance ne se décrète pas, elle se construit dans la durée. Il faut aussi changer la manière d’exercer le pouvoir : moins de focalisation sur sa conquête, davantage sur son exercice. C’est tout l’objet de mon livre. On accorde énormément d’importance à l’accès au pouvoir, mais pas assez à ce qui vient après. Or, c’est là que tout se joue. Si l’exercice du pouvoir est défaillant, la défiance s’installe. À l’inverse, une action publique efficace, lisible et incarnée peut restaurer durablement la confiance.