, mis à jour le 29/05/2026 à 10h15

« La ville de demain ne pourra plus penser le commerce comme un simple décor »

Véréna Bourbia
Docteure en géographie du commerce
Consultante indépendante
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" À travers le commerce, les collectivités parlent en réalité de mobilités, de logement, de sécurité, de tourisme, d’écologie ou encore de qualité de vie "

Après avoir analysé 186 programmes municipaux issus des élections de 2026, Véréna Bourbia, docteure en géographie du commerce et consultante indépendante, observe une profonde évolution du regard porté par les collectivités sur le commerce. Centres-villes, mobilités, logement, logistique, qualité de vie, transition écologique… Pour elle, le commerce devient progressivement un révélateur du modèle territorial que les élus souhaitent construire. À condition toutefois de dépasser les promesses électorales pour bâtir des stratégies réellement structurées. 

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Après avoir étudié 186 programmes municipaux, que vous disent aujourd’hui les élections municipales sur la place du commerce dans les territoires ?

Ce qui m’a frappée, c’est que le commerce est devenu un sujet beaucoup plus transversal qu’auparavant. Pendant longtemps, il était traité essentiellement sous l’angle de l’animation du centre-ville ou de l’attractivité commerciale. Aujourd’hui, il apparaît comme un marqueur beaucoup plus large des transformations urbaines et territoriales. À travers le commerce, les collectivités parlent en réalité de mobilités, de logement, de sécurité, de tourisme, d’écologie ou encore de qualité de vie. Derrière une mesure sur les marchés ou les commerces de proximité, il y a souvent une réflexion beaucoup plus profonde sur le type de ville que les élus souhaitent construire. On voit par exemple émerger dans plusieurs programmes municipaux des stratégies de « ville marchable », avec des centres-villes moins dépendants de la voiture, davantage végétalisés et organisés autour des usages du quotidien. Certaines collectivités articulent désormais explicitement commerce et apaisement urbain : piétonnisation partielle, développement des terrasses, réaménagement des places centrales ou reconquête des rez-de-chaussée commerciaux. D’autres vont encore plus loin en reliant directement la politique commerciale à l’urbanisme de transformation. À Paris, la question de la reconversion des bureaux vacants en logements ou en activités mixtes devient un sujet central. Emmanuel Grégoire évoquait récemment la nécessité de « jouer sur le stock » plutôt que de continuer à étendre la ville, notamment face aux millions de mètres carrés tertiaires devenus obsolètes en Île-de-France. Le commerce devient donc progressivement un outil de fabrication de la ville de demain : une ville plus dense, plus mixte, plus locale et plus sobre foncièrement.

Pourtant, vous expliquez aussi que beaucoup de discours restent encore très déclaratifs …

Oui, parce qu’il existe un décalage important entre les intentions affichées et la réalité des capacités d’action. Beaucoup de programmes utilisent un vocabulaire très consensuel : « redynamiser », « soutenir le commerce de proximité », « revitaliser le centre-ville ». Mais derrière ces expressions, il n’y a pas toujours de stratégie précise ni de compréhension des leviers réellement mobilisables. Dans mon analyse, j’ai identifié plusieurs types de discours. Certains sont très « incantatoires » : le commerce est présenté comme une évidence positive, mais sans véritable problématisation. D’autres relèvent davantage du marketing territorial, avec une forte mise en scène des halles, des marchés ou du patrimoine commerçant comme éléments d’image et d’attractivité résidentielle ou touristique.
À l’inverse, les approches les plus solides sont celles qui considèrent le commerce comme une véritable politique publique. Cela suppose des arbitrages, des priorités, des outils identifiés et surtout une articulation avec les compétences locales. Le vrai sujet n’est pas d’avoir des idées séduisantes. C’est de savoir qui agit, avec quels moyens, dans quelle temporalité et avec quelle gouvernance. 

Est-ce que cela signifie que le commerce devient un enjeu politique, central pour les collectivités ?

Oui, clairement. Parce qu’il touche directement au quotidien des habitants. Le commerce, ce n’est pas seulement une activité économique. C’est aussi ce qui crée de la présence humaine dans l’espace public, ce qui génère des flux, de la lumière, de la sécurité, de l’animation et du lien social.
Quand un centre-ville perd ses commerces, ce n’est pas uniquement une question économique, c’est tout un équilibre territorial qui se fragilise. Les élus l’ont bien compris. On voit d’ailleurs apparaître dans les programmes une approche beaucoup plus systémique, où le commerce est pensé en lien avec les mobilités, la logistique urbaine, l’habitat ou encore les transitions écologiques. Certaines collectivités commencent aussi à intégrer des sujets qui étaient auparavant peu abordés politiquement : la gestion des flux de livraison, les locaux vacants, la diversification commerciale ou encore la maîtrise foncière.
On voit également monter les préoccupations liées au e-commerce et à la vacance commerciale. La Banque des Territoires souligne par exemple que de nombreuses villes moyennes — mais désormais aussi certaines rues parisiennes — subissent une hausse significative de la vacance commerciale sous l’effet de la concurrence des plateformes numériques. Face à cela, certaines collectivités mettent en place des foncières de redynamisation commerciale. Le principe consiste à racheter des locaux vacants, les restructurer puis les relouer à des commerçants avec des loyers adaptés à leur activité économique. À Chambéry, par exemple, ce mécanisme a permis de maintenir des commerces de proximité en divisant parfois par deux le niveau des loyers. 

Vous insistez beaucoup sur la notion de « ville pilotée ». Que voulez-vous dire par là ?

Dans l’étude, j’ai essayé de distinguer les villes qui parlent du commerce de celles qui le pilotent réellement. Et la différence est énorme. Certaines collectivités accumulent les dispositifs mais sans cohérence globale. D’autres activent peu d’outils, mais les articulent intelligemment. Une ville « pilotée », ce n’est pas forcément une ville qui dépense énormément. C’est une ville qui sait où elle veut aller, qui connaît ses polarités commerciales, qui organise sa gouvernance et qui coordonne les acteurs publics et privés. Le commerce est une compétence extrêmement fragmentée : la commune agit sur l’espace public, les marchés ou le stationnement ; l’intercommunalité intervient sur l’urbanisme commercial ou le développement économique ; les acteurs privés gardent leurs propres stratégies d’implantation. Les collectivités qui réussissent sont souvent celles qui mettent en place un pilotage clair autour d’un manager de centre-ville ou d’une stratégie territoriale structurée. On peut citer plusieurs exemples observés dans les programmes étudiés : certaines villes moyennes structurent désormais des « cellules commerce » réunissant urbanisme, mobilités, sécurité et développement économique ; d’autres expérimentent des observatoires locaux de la vacance commerciale ou des stratégies de préemption ciblée sur certains axes fragilisés.

Quels leviers les collectivités utilisent-elles aujourd’hui pour agir concrètement ?

Il existe énormément d’outils, mais ils sont encore inégalement mobilisés. Certaines communes travaillent sur les leviers les plus accessibles : le stationnement, la signalétique, les marchés, les événements, les terrasses ou encore les chartes de devantures commerciales. D’autres vont plus loin avec des outils de maîtrise foncière : rachat de baux, foncières commerciales, taxation des friches, accompagnement de nouveaux commerces ou baux à loyer progressif pour aider les jeunes activités à s’installer. On voit aussi apparaître des stratégies plus hybrides mêlant commerce, habitat et usages temporaires. Certaines collectivités encouragent par exemple l’occupation transitoire de cellules vacantes par des artisans, des cafés associatifs ou des activités culturelles afin d’éviter l’effet de « rue morte ».
Dans plusieurs programmes, les halles alimentaires redeviennent également un outil central de revitalisation, non seulement commerciale mais aussi sociale et touristique. Elles permettent de recréer des centralités et des lieux de sociabilité dans des villes parfois très fragmentées. Mais ce que montre l’analyse, c’est qu’aucun levier ne fonctionne seul. Ce qui fait la différence, c’est leur combinaison et leur adaptation au territoire. La ville de demain ne pourra pas simplement juxtaposer des animations commerciales ou des opérations de communication. Elle devra construire une véritable stratégie d’usages, de flux et de centralité.

Quel regard portez-vous finalement sur les prochaines années ?

Je pense que nous sommes à un moment charnière. Beaucoup de collectivités ont compris que le commerce ne pouvait plus être traité comme un sujet secondaire. Mais elles manquent encore souvent d’ingénierie, de temps et parfois de culture opérationnelle pour passer à l’action. La ville de demain devra être capable de réconcilier plusieurs enjeux : attractivité, proximité, transition écologique, sobriété foncière, qualité de vie et vitalité économique. Et le commerce sera au cœur de cette équation. Le risque aujourd’hui serait de continuer à considérer le commerce comme un simple décor de centre-ville. En réalité, il constitue l’un des principaux indicateurs de la manière dont un territoire fonctionne, accueille, produit du lien social et organise les usages urbains. 
 

Danièle Licata, rédactrice en chef Zepros Territorial, décrypte enjeux publics et collectivités. Forte de 20 ans en presse économique, elle rend accessibles les sujets complexes avec passion et engagement.
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