, mis à jour le 26/06/2026 à 15h46

« La transition écologique ne réussira que si elle est aussi une transition sociale »

Romain Pasquier
Directeur de la recherche
Sciences Po Rennes et responsable de la chaire Territoires et Mutations de l’Action Publique (TMAP)
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" La justice sociale est aujourd’hui une condition de l’acceptabilité de la transition écologique "

À l’issue de la 11e École d’été internationale de Sciences Po Rennes consacrée à la transition écologique et à la justice sociale, Romain Pasquier, directeur de la recherche à Sciences Po Rennes et responsable de la chaire Territoires et Mutations de l’Action Publique (TMAP), livre son analyse. Pour lui, les défis climatiques et sociaux sont désormais indissociables. Il appelle à redonner davantage de moyens et de liberté d’action aux collectivités, qu’il considère comme les acteurs clés de la transition des territoires. 

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Quels enseignements retenez-vous de cette édition consacrée à la transition écologique et à la justice sociale ?

Le principal enseignement est que ces deux notions sont désormais indissociables. La transition écologique ne pourra réussir sans prendre en compte les inégalités sociales, et la justice sociale ne pourra progresser sans répondre aux enjeux environnementaux. Nous avons beaucoup travaillé sur cette idée de « transition juste ». La justice sociale est aujourd’hui une condition de l’acceptabilité de la transition écologique. Les questions de logement, de mobilité, d’alimentation ou encore de santé illustrent parfaitement cette interdépendance.

Les enjeux climatiques et sociaux sont-ils aujourd’hui suffisamment pensés ensemble ?

La prise de conscience progresse, mais nous restons encore trop souvent dans une logique de silos. Or, la plupart des grands problèmes publics se situent désormais à la croisée des enjeux sociaux et environnementaux. Les Zones à Faibles Émissions en sont un bon exemple : elles répondent à un objectif écologique, mais elles posent aussi des questions de mobilité, de pouvoir d’achat et d’accès à l’emploi. Si l’on ne prend pas en compte ces dimensions sociales, on s’expose à des blocages comparables à ceux observés lors du mouvement des Gilets jaunes.

Vous avez évoqué des territoires à la fois vulnérables et capables d’agir. Les collectivités sont-elles suffisamment armées ?

Je ne le crois pas. Les collectivités font beaucoup avec les moyens dont elles disposent, mais elles restent confrontées à des défis considérables. Le problème n’est pas uniquement financier, même si les contraintes budgétaires sont réelles. Il est aussi organisationnel. En France, les compétences sont dispersées entre l’État, les régions, les départements, les intercommunalités et les communes. La transition écologique d’un côté et les politiques sociales de l’autre sont souvent pilotées par des acteurs différents. Cela complique la coordination et nuit à l’efficacité de l’action publique.

Quels leviers identifiez-vous pour éviter que la transition écologique ne creuse davantage les inégalités ?

Le premier levier consiste à redonner des marges de manœuvre aux collectivités, notamment sur le plan fiscal. Le second est d’améliorer la coordination entre les différents niveaux d’action publique. Nous devons également mieux territorialiser les politiques publiques. Les réponses ne seront pas les mêmes dans une métropole, une ville moyenne, un territoire rural ou une zone littorale. Les défis sont communs, mais les solutions doivent être adaptées aux réalités locales.

Avez-vous identifié des initiatives particulièrement inspirantes ?

Oui, plusieurs expériences ont retenu notre attention. Le Département d’Ille-et-Vilaine, en partenariat avec la Région Bretagne et d’autres collectivités, développe par exemple une stratégie d’achats alimentaires favorisant les circuits courts et les productions locales pour les cantines. Nous avons également évoqué la création de foncières publiques permettant aux collectivités de mieux maîtriser le foncier et de développer des logements accessibles et performants sur le plan énergétique. Ce sont des démarches concrètes qui articulent transition écologique et justice sociale.

Dans un contexte budgétaire tendu, comment convaincre les collectivités que l’adaptation climatique est un investissement ?

Parce que le coût de l’inaction sera bien supérieur à celui de l’action. Les vagues de chaleur, les inondations ou les phénomènes climatiques extrêmes se multiplient. Pourtant, nous continuons souvent à raisonner dans l’urgence. Adapter les bâtiments publics, rénover les logements, repenser l’aménagement urbain ou renforcer les infrastructures représente un coût aujourd’hui, mais permet d’éviter des dépenses beaucoup plus importantes demain.

Quel rôle les citoyens doivent-ils jouer dans cette transition ?

Un rôle essentiel. La transition passe aussi par des évolutions de comportements. La sobriété doit devenir un objectif partagé. Cela concerne les mobilités, la consommation, l’énergie ou encore l’alimentation. Les citoyens sont de plus en plus sensibles à ces enjeux, comme le montre le développement de la seconde main ou des circuits courts. Mais cette évolution suppose également de la pédagogie et de l’accompagnement.

On parle beaucoup de la « ville de demain ». Faut-il désormais parler des « territoires de demain » ?

Absolument. Les défis auxquels nous sommes confrontés ne concernent pas uniquement les grandes villes. Ils touchent aussi les espaces ruraux, périurbains, littoraux ou de montagne. Chaque territoire devra inventer sa propre trajectoire de transition. C’est pourquoi je préfère parler des « territoires de demain ». Ce sont eux qui seront les véritables laboratoires de la transition écologique et sociale des prochaines décennies.

Le débat politique autour de l’adaptation climatique se focalise parfois sur des sujets comme la climatisation. Craignez-vous que l’urgence climatique soit réduite à des oppositions de court terme ?

Oui, c’est un risque. Nous sommes dans une période de forte fragmentation politique où la tentation est grande de réagir à l’actualité immédiate plutôt que de construire des réponses de long terme. Or, la transition écologique exige précisément de la continuité, de la stabilité et de la planification. Les vagues de chaleur que nous connaissons aujourd’hui ne sont pas une surprise : leurs effets sont documentés depuis des années. Pourtant, nous avons souvent du mal à anticiper et à adapter nos infrastructures, qu’il s’agisse des bâtiments publics, des hôpitaux, des écoles ou de l’habitat. Le débat sur la climatisation illustre cette difficulté : il ne peut être ni idéologique ni simpliste. Il doit s’inscrire dans une réflexion plus globale sur l’adaptation des territoires aux nouvelles réalités climatiques. Aujourd’hui, l’un des rares espaces où cette vision de long terme peut encore se construire est souvent le territoire. Les collectivités disposent d’une stabilité institutionnelle et d’une connaissance fine des réalités locales qui leur permettent d’engager des politiques durables. C’est pourquoi je reste convaincu que les territoires constituent l’un de nos principaux motifs d’espoir pour réussir cette transition.

Quel message adressez-vous aux élus qui débutent leur mandat ?

Les collectivités ont un rôle majeur à jouer. Elles réalisent plus de 70 % de l’investissement public total et disposent de compétences décisives en matière de développement économique, de mobilité, de logement ou d’action sociale. Elles sont les mieux placées pour adapter les réponses aux réalités du terrain. Aujourd’hui, face aux incertitudes nationales et à l’instabilité politique, les territoires apparaissent souvent comme les espaces où il est encore possible de construire des politiques de long terme.
 

Danièle Licata, rédactrice en chef Zepros Territorial, décrypte enjeux publics et collectivités. Forte de 20 ans en presse économique, elle rend accessibles les sujets complexes avec passion et engagement.
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