Sans mobilité, il n’y a plus d’accès à l’emploi, aux soins ni à la vie sociale
Se déplacer pour travailler, se soigner ou maintenir une vie sociale devient de plus en plus difficile pour une partie de la population. Alors que 17 millions de Français sont aujourd’hui en situation de précarité liée à la mobilité, Sébastien Bailleul, porte-parole de Wimoov, décrypte les résultats de la 4e édition du Baromètre des Mobilités du Quotidien (BMQ), réalisé par Ipsos BVA auprès de 13 400 personnes, et appelle à construire des solutions adaptées aux réalités de chaque territoire.
Le nombre de personnes en situation de précarité liée à la mobilité est passé de 13,3 millions en 2022 à 17 millions en 2026. Comment expliquer cette progression ?
Trois phénomènes se conjuguent. La population majeure augmente et vieillit, le nombre de personnes vivant dans la pauvreté progresse et les prix des carburants atteignent des niveaux records. Cette situation de précarité touche les jeunes adultes, les demandeurs d’emploi, les personnes vivant sous le seuil de pauvreté, les personnes âgées et les habitants des territoires ruraux. Aujourd’hui, la mobilité n’est-elle plus seulement une conséquence de la précarité, elle est également l’une de ses causes. Et le cercle vicieux est désormais enclenché : les difficultés financières empêchent de se déplacer et le coût des déplacements renforce à son tour la précarité. Hors achat du véhicule, les Français consacrent en moyenne 225 euros par mois à leur mobilité. Pour les ménages les plus modestes, cette dépense représente près de 25 % du budget, contre 10 % pour ceux disposant des revenus les plus élevés. Certains sont donc contraints d’arbitrer entre plusieurs besoins essentiels. 15 % des Français déclarent avoir réduit leurs dépenses alimentaires pour continuer à se déplacer et 12 % leurs dépenses de santé. Nous nous attendions à une dégradation, mais pas dans de telles proportions.
Les jeunes apparaissent comme les premières victimes. Comment l’expliquez-vous ?
Leur situation nous a particulièrement surpris. Près de 47 % des 18-24 ans sont en situation de précarité liée à la mobilité et 74 % ont déjà renoncé à un déplacement. Un jeune sur cinq a même abandonné un trajet lié à un emploi ou à une formation. Ils cumulent plusieurs difficultés : faibles revenus, coût du permis de conduire, impossibilité d’acheter et d’entretenir un véhicule, mais aussi insuffisance des alternatives. Cette mobilité empêchée freine directement leur autonomie et leur insertion professionnelle. Pourtant, les dispositifs d’accompagnement des demandeurs d’emploi ont montré leur efficacité : une personne accompagnée sur deux retrouve le chemin de l’emploi ou de la formation. Mais les moyens qui leur sont consacrés ont été réduits, alors même que les besoins augmentent.
Le vélo ou les transports collectifs peuvent-ils constituer une réponse suffisante à l’assignation à résidence ?
Il n’existe pas de solution unique applicable à tous les publics et à tous les territoires. Le « tout-vélo » n’est pas plus pertinent que le « tout-électrique », le « tout-bus » ou le « tout-voiture ». Une piste cyclable peut être utile, mais elle ne répondra pas aux besoins d’une personne qui travaille de nuit à dix kilomètres de son domicile, qui ne se sent pas en sécurité ou qui doit déposer ses enfants. La sécurité constitue d’ailleurs un frein majeur : 48 % des Français évitent certains déplacements par crainte des agressions, des incivilités ou des accidents. L’objectif doit être de redonner du choix grâce à une complémentarité entre transports collectifs, transport à la demande, covoiturage, vélo et solutions automobiles moins polluantes.
Les aides actuelles sont-elles adaptées aux ménages les plus modestes ?
Elles sont souvent mal connues, complexes et insuffisamment ciblées. Ainsi, 72 % des Français ne connaissent pas les aides à la mobilité durable. Même lorsqu’un dispositif existe, encore faut-il pouvoir constituer le dossier et financer le reste à charge. Pour les ménages des trois premiers déciles de revenus, quelques centaines d’euros par mois pour un leasing social demeurent parfois inaccessibles.
Quant aux aides ponctuelles au carburant, elles apportent une réponse immédiate, mais elles ne changent pas durablement la situation. Nous avons besoin de dispositifs pérennes, mieux ciblés et accompagnés humainement. Sans cela, la précarité continuera d’augmenter à chaque nouvelle hausse des prix.
La transition écologique risque-t-elle d’accentuer les inégalités ?
Toute politique qui réduit la place de la voiture sans proposer une alternative fiable, accessible et durable est vouée à l’échec. Beaucoup de Français utilisent leur véhicule non par préférence, mais parce qu’ils n’ont pas d’autre choix. Le baromètre montre d’ailleurs que 42 % des Français ont dû changer leur mode de déplacement en raison d’un aléa climatique. Parmi eux, près d’un sur deux s’est reporté vers un véhicule thermique. C’est un paradoxe : les conséquences du dérèglement climatique renforcent l’usage des modes que nous cherchons précisément à réduire. La transition ne pourra réussir que si elle est socialement juste et construite à partir des besoins réels.
Wimoov propose de généraliser le métier de conseiller en mobilité. Quel serait son rôle ?
De nombreuses solutions existent, mais elles restent méconnues ou sous-utilisées. Le conseiller commence par étudier les besoins de la personne : ses horaires, son budget, ses capacités, son lieu d’habitation et les solutions présentes sur son territoire. Il peut ensuite l’orienter vers un transport à la demande, un dispositif de covoiturage, une aide financière ou une solution de location. À l’échelle d’une intercommunalité, ce travail permet aussi d’identifier les manques, de mobiliser les habitants et d’aider les petites collectivités à rechercher des financements. Nous souhaitons qu’une mission de conseil et d’accompagnement soit intégrée aux délégations de service public portées par les autorités organisatrices de la mobilité.
Quelle recommandation adressez-vous aux nouveaux élus locaux ?
Il faut aborder la mobilité comme une politique transversale. Elle conditionne l’accès à l’emploi, aux soins, aux commerces, à la formation et à la vie sociale. Elle est aussi directement liée à l’aménagement, à la revitalisation des centres-bourgs et à l’attractivité économique. Les élus connaissent les contraintes et les ressources de leur territoire. Ils doivent partir des usages des habitants, établir un diagnostic précis et construire avec eux des réponses adaptées. Une infrastructure ne suffit pas : encore faut-il que les habitants la connaissent, puissent l’utiliser et aient confiance dans la solution proposée.