« Les services d’eau et des déchets sont désormais confrontés aux mêmes défis de résilience, de sobriété et de qualité »
À l’occasion du congrès annuel de l’Astee, qui se tiendra du 15 au 18 juin à Nancy avec les partenaires du territoire — la Métropole du Grand Nancy, la Ville de Nancy, Lorr’Up, Destination Nancy et l’Agence de l’eau Rhin-Meuse —, Anne-Laure Makinsky, directrice générale de l’association, revient sur les grands défis auxquels sont confrontés les services de l’eau et des déchets. Changement climatique, PFAS, renouvellement des infrastructures, biodéchets, intelligence artificielle ou encore acceptabilité des coûts : autant de sujets qui placent les collectivités au cœur des transformations à venir.
Les services de l’eau et des déchets sont confrontés à de multiples défis. Quels sont aujourd’hui les enjeux les plus urgents pour les collectivités territoriales ?
Les services de l’eau et des déchets, deux compétences essentielles des collectivités, sont de plus en plus confrontés à des enjeux communs : sobriété, décarbonation, résilience climatique, pollutions émergentes ou encore de maîtrise des coûts. Ces sujets concernent désormais autant l’eau que les déchets.
Pour l’eau, le défi majeur repose sur le couple quantité-qualité. Il faut sécuriser durablement la ressource tout en garantissant une eau conforme aux exigences sanitaires. Cela suppose d’adapter les infrastructures, d’accélérer les investissements et de moderniser les équipements pour répondre aux nouvelles obligations réglementaires européennes. En matière d’assainissement, il faudra par exemple réussir la mise en œuvre de la nouvelle directive sur les eaux résiduaires urbaines (DERU 2). Pour les collectivités, cela implique des transformations structurantes au niveau de leurs stations d’épuration. Dans le même temps, les collectivités doivent faire face à l’émergence de nouveaux polluants, comme les PFAS, les pesticides ou les micropolluants. Cela nécessite de renforcer les dispositifs de surveillance, les méthodes d’analyse et les solutions de traitement lorsque cela est nécessaire.
Concernant la gestion des déchets, comme pour l’eau, il s’agit de mieux identifier, connaître et maîtriser les pollutions émergentes, en particulier les PFAS, tout au long des flux et des filières de traitement des déchets. Nous allons d’ailleurs publier une étude sur le sujet d’ici la fin juin. Il faut aussi accélérer la valorisation des biodéchets, avec des solutions adaptées aux réalités de chaque territoire. Un autre défi, relatif à la gestion des déchets post-inondation, est à relever pour limiter les impacts sanitaires, environnementaux et économiques, et accompagner le relèvement des territoires sinistrés (un guide opérationnel est sur le point de paraître). Enfin, il faut également penser l’évolution des équipements et des services — notamment au niveau des déchèteries qui constituent des interfaces clés pour la gestion des déchets.
Le thème de votre congrès est « Inventons ensemble les services de demain ». Quels changements majeurs les élus locaux doivent-ils anticiper ?
Nous sommes à un moment charnière. Les services publics de l’eau et des déchets vont devoir évoluer pour intégrer pleinement les enjeux climatiques, environnementaux et sanitaires. Les collectivités devront investir davantage dans la modernisation des réseaux, la gestion intégrée des eaux pluviales, les solutions fondées sur la nature ou encore les outils numériques de pilotage. Dans le domaine des déchets, elles devront adapter leurs organisations et services, accompagner notamment l’accélération nécessaire du tri à la source des biodéchets. L’un des grands enjeux sera également d’améliorer la résilience des territoires face aux crises, qu’il s’agisse d’épisodes de sécheresse, d’inondations (avec, entre autres, la question des déchets post-inondation évoquée précédemment) ou de pollutions.
Face au changement climatique, comment renforcer la résilience des services d’eau et d’assainissement sans alourdir excessivement la facture des usagers ?
C’est probablement l’une des questions les plus complexes aujourd’hui. Les besoins d’investissement sont considérables. Nous devons renouveler les infrastructures, améliorer les performances des réseaux et répondre à des exigences sanitaires toujours plus élevées. Il existe un consensus grandissant parmi les acteurs de l’eau : nous ne pourrons pas relever l’ensemble de ces défis sans repenser les modèles de financement. Le sujet du prix de l’eau est désormais incontournable. Pour autant, cela passe aussi par davantage de pédagogie. Les citoyens doivent comprendre qu’ils ne paient pas l’eau elle-même, mais le service qui permet de la capter, la traiter, l’acheminer jusqu’au robinet puis de dépolluer les eaux usées. Derrière chaque litre consommé, il y a des infrastructures, des technologies et des professionnels qui garantissent la qualité du service.
Les PFAS et les pollutions émergentes suscitent de nombreuses inquiétudes. Les collectivités disposent-elles aujourd’hui des moyens nécessaires pour y faire face ?
Les collectivités et leurs services en charge de l’eau sont pleinement mobilisées mais nous sommes encore dans une phase d’acquisition de connaissances. Il reste beaucoup à apprendre sur les sources de contamination, les méthodes de surveillance et les solutions de traitement. Comme je le disais, l’Astee va publier notamment une étude sur la présence des PFAS dans les différents flux entrants de déchets afin de mieux comprendre leurs comportements au sein des différents modes de traitement, et d’éclairer les décisions futures. L’étude montre que la question posée au secteur des déchets n’étant pas celle d’une responsabilité d’origine, mais celle de la capacité à mieux connaître, mieux localiser et mieux qualifier les flux concernés, afin de faciliter les choix de surveillance, de gestion et de priorisation. L’enjeu principal actuel est de progresser dans la connaissance scientifique afin d’aider les collectivités à prioriser leurs actions, le cas échéant.
La gestion des biodéchets entre dans une nouvelle phase. Quels sont les principaux défis pour les territoires ?
Le tri à la source des biodéchets constitue une transformation majeure pour les collectivités. Les questions sont nombreuses : organisation des collectes, choix des filières de valorisation, adaptation aux spécificités locales ou encore maîtrise des coûts. Il n’existe pas de solution unique. Les stratégies doivent être adaptées aux réalités territoriales. Ce qui fonctionne dans une grande agglomération n’est pas forcément pertinent dans un territoire rural. C’est précisément pour accompagner les collectivités que l’Astee prépare actuellement un guide pratique consacré au tri à la source des biodéchets avec de nombreux retours d’expérience, qui sera publié d’ici la fin de l’année.
Les outils numériques et l’intelligence artificielle prennent une place croissante dans les services publics. Quelles applications voyez-vous émerger ?
L’intelligence artificielle est déjà une réalité dans les services d’eau et de déchets. Elle permet notamment de mieux exploiter les données, de modéliser des scénarios, d’anticiper les risques et de renforcer les capacités de prévision. Dans le domaine des inondations, par exemple, ces outils ouvrent des perspectives inédites pour identifier les zones vulnérables, détecter des signaux faibles et améliorer la prévention. Au-delà de la technologie, l’IA transforme également les métiers. Elle modifie les compétences attendues et les modes d’organisation. C’est pourquoi nous consacrerons plusieurs sessions à ces sujets lors du congrès.
Le congrès abordera également la question des déchets transfrontaliers. Pourquoi ce sujet devient-il stratégique ?
La gestion des déchets ne s’arrête pas aux frontières administratives. Certains flux traversent aujourd’hui plusieurs pays européens et nécessitent une coopération renforcée. L’enjeu est de concilier plusieurs objectifs : garantir la sécurité des transferts, lutter contre les trafics, prévenir les pollutions et favoriser l’économie circulaire tout en respectant les réglementations internationales. Le Grand Est, comme tout territoire transfrontalier, est attentif à cette problématique. Les retours d’expérience présentés à Nancy permettront d’illustrer concrètement les défis et les opportunités liés à ces coopérations transfrontalières.
L’Astee consacrera une séquence à la confiance du public face aux risques sanitaires et environnementaux. Pourquoi ce sujet est-il devenu central ?
Parce que les citoyens sont aujourd’hui de plus en plus informés et de plus en plus sensibles aux questions de santé environnementale. Lorsqu’une pollution est détectée ou qu’une crise éclate, la qualité de l’information devient déterminante. Les collectivités doivent être capables d’expliquer les situations avec transparence, rigueur scientifique et pédagogie. Notre conviction est qu’il ne faut pas éviter les sujets sensibles. Au contraire, il faut créer les conditions d’un dialogue fondé sur des faits, des données objectives et une expertise partagée. C’est ainsi que l’on construit la confiance.
Quel message souhaitez-vous adresser aux maires et aux élus locaux ?
L’eau et les déchets sont désormais au cœur des grandes transitions territoriales. Les décisions prises aujourd’hui auront des conséquences pendant plusieurs décennies. Les élus ont un rôle essentiel à jouer pour anticiper les investissements, renforcer la résilience des services publics et accompagner les changements de comportements. La bonne nouvelle, c’est qu’ils ne sont pas seuls. Les collectivités disposent aujourd’hui d’un écosystème d’expertise, d’innovation et de coopération extrêmement riche, comme c’est le cas au sein de l’Astee. L’enjeu est de s’en saisir pleinement pour construire les services de demain.