« L’eau est devenue un enjeu stratégique pour l’avenir des territoires »
Sécheresses à répétition, inondations, vieillissement des réseaux, nouvelles pollutions, tensions entre usages… La gestion de l’eau entre dans une nouvelle phase. Pour Marc-Yvan Laroye, directeur général adjoint de l’Office International de l’Eau (OiEau), les collectivités doivent désormais intégrer l’eau dans toutes leurs politiques d’aménagement et de développement économique. Un défi majeur, mais aussi une formidable opportunité pour repenser les territoires.
Quel est le rôle de l’Office International de l’Eau et comment accompagne-t-il les collectivités locales ?
L’Office International de l’Eau est une association reconnue d’utilité publique créée en 1991, issue de la fusion de plusieurs organismes spécialisés dans la connaissance, la formation et l’expertise sur l’eau. Depuis plus de trente cinq ans, nous mettons nos compétences au service de l’ensemble des acteurs de l’eau, en France comme à l’international. Nos missions reposent sur quatre grands piliers. Le premier est la formation continue. Nous formons chaque année près de 6 000 professionnels du secteur de l’eau, dont de nombreux agents des collectivités. Nos formations s’appuient sur des plateformes pédagogiques uniques en Europe, permettant d’apprendre les gestes techniques dans des conditions très proches du terrain. Le deuxième pilier est la gestion de la donnée. Nous concevons et administrons les grands systèmes d’information nationaux sur l’eau, la biodiversité et le milieu marin, en lien avec l’Office français de la biodiversité et le ministère de la Transition écologique. Le troisième concerne l’appui technique et institutionnel. Nous accompagnons les collectivités sur des problématiques très variées : sécurisation de la ressource, gouvernance, adaptation au changement climatique, réutilisation des eaux usées, partage de la ressource ou encore développement économique. Enfin, nous animons de nombreux réseaux d’acteurs, en France et à l’international, notamment le Réseau International des Organismes de Bassin (RIOB) ou le réseau REGARD consacré à la lutte contre les macroplastiques.
Les épisodes de sécheresse, les inondations et les tensions sur la ressource se multiplient. Sommes-nous entrés dans une nouvelle ère de la gestion de l’eau ?
Oui, incontestablement. Nous aurions dû anticiper plus tôt, mais la prise de conscience est désormais réelle. Les collectivités, comme les industriels, comprennent progressivement que le coût de l’inaction est beaucoup plus élevé que celui de l’action. Les chiffres sont parlants. Les sinistres climatiques représentent aujourd’hui plusieurs milliards d’euros par an, qu’il s’agisse des inondations ou du retrait-gonflement des argiles qui fissure des milliers de bâtiments. Mais au-delà des dégâts matériels, les tensions sur l’eau peuvent freiner le développement économique, perturber l’activité agricole, mettre en difficulté l’alimentation en eau potable et remettre en cause certains projets industriels. L’eau devient donc un facteur déterminant dans les décisions d’investissement et d’aménagement.
Les réseaux d’eau potable et d’assainissement nécessitent des investissements considérables. Les collectivités disposent-elles aujourd’hui des moyens suffisants ?
Les besoins sont immenses. La France compte environ un million de kilomètres de canalisations d’eau potable, dont une grande partie date des années 1950 à 1970. Ces infrastructures vieillissent et doivent être renouvelées. Or, ce renouvellement n’a pas toujours été réalisé au rythme nécessaire. Nous faisons aujourd’hui face à un véritable mur d’investissements, auquel s’ajoutent les coûts liés aux nouvelles exigences réglementaires et aux pollutions émergentes, comme les polluants éternels (PFAS). Le prix de l’eau devra donc évoluer. Il ne couvrira plus seulement les coûts traditionnels du service, mais aussi les investissements, les traitements supplémentaires et les risques liés au changement climatique.
Comment concilier les usages parfois concurrents de l’eau entre habitants, agriculture, industrie et production d’énergie ?
Le partage de la ressource est indispensable. L’eau est un bien commun. Aucun secteur ne peut prétendre en avoir l’exclusivité. Cela suppose une gouvernance territoriale forte et une concertation entre tous les acteurs. Les collectivités jouent un rôle essentiel pour expliquer les enjeux, organiser le dialogue, favoriser l’acceptabilité sociale des décisions et rechercher des solutions adaptées aux réalités locales. Il n’existe pas de réponse universelle. Chaque bassin versant a ses spécificités. Mais la concertation reste la condition indispensable pour éviter les conflits et construire des solutions durables.
La réutilisation des eaux usées, la récupération des eaux pluviales ou la désimperméabilisation des sols peuvent-elles changer durablement la donne ?
Oui, ces solutions constituent des leviers majeurs. La France accuse un certain retard en matière de réutilisation des eaux usées traitées par rapport à l’Espagne ou l’’Italie. Mais les choses évoluent rapidement. Dans les territoires soumis au stress hydrique, cette pratique devient incontournable. La désimperméabilisation des sols est tout aussi essentielle. Une goutte de pluie doit pouvoir s’infiltrer là où elle tombe. C’est la meilleure façon de recharger les nappes, de réduire les risques d’inondation et de lutter contre les îlots de chaleur. Ces Solutions fondées sur la Nature (SfN) offrent de nombreux bénéfices : elles améliorent le cadre de vie, renforcent la biodiversité et augmentent l’attractivité des territoires.
Les petites communes et les intercommunalités rurales sont-elles suffisamment accompagnées ?
Elles sont souvent confrontées à un manque d’ingénierie, de compétences techniques et de moyens financiers. Pourtant, elles sont en première ligne. C’est pourquoi l’accompagnement technique, la formation des élus et des agents, la mutualisation des compétences et l’accès à des données fiables sont essentiels. L’eau ne peut plus être gérée uniquement par le service eau ou assainissement. Elle doit être intégrée à l’aménagement, à l’urbanisme, au développement économique, à la prévention des risques. C’est un sujet profondément transversal.
Quel rôle la donnée et l’intelligence artificielle peuvent-elles jouer ?
La donnée est fondamentale. Elle permet de mieux connaître les ressources, d’anticiper les tensions et d’aider à la décision. L’intelligence artificielle offre des perspectives très intéressantes pour prévoir les sécheresses, optimiser les réseaux ou détecter des anomalies. Mais elle n’a de sens que si les données sont fiables et correctement structurées. Pour les collectivités, disposer d’un véritable système d’information sur l’eau devient un outil stratégique.
Comment mieux sensibiliser les habitants à la sobriété ?
Il faut expliquer que l’eau potable est une ressource précieuse. Utiliser une eau traitée à haute qualité pour arroser des pelouses ou laver des voitures n’est pas pertinent. Le prix de l’eau devra probablement augmenter, mais cela peut s’accompagner de dispositifs de tarification sociale afin de préserver les ménages les plus fragiles. L’essentiel est de faire comprendre que le coût de l’eau reste très modeste au regard de sa valeur réelle et des services qu’elle rend.
Quelle pourrait être la politique de l’eau de demain ?
Nous devons désormais raisonner en termes de cycle global de l’eau. Il n’y a plus d’un côté le petit cycle, avec les réseaux, et de l’autre la ressource naturelle. Tout est lié. La politique de l’eau de demain devra être plus intégrée, plus préventive et plus transversale. Elle reposera sur la donnée, la concertation, la sobriété, la réutilisation, les SfNet une vision de long terme. L’eau n’est plus seulement une compétence technique. Elle devient un enjeu stratégique pour la résilience, l’attractivité et le développement durable des territoires.