« Une ville à hauteur d'enfant est une ville qui prend soin de tous »
Pour Sarah El Haïry, Haute commissaire à l'Enfance, penser les politiques publiques à hauteur d'enfant ne relève pas uniquement de l'éducation ou de la famille. C'est une nouvelle manière d'aborder l'urbanisme, les mobilités, la santé, la sécurité et même la démocratie locale. Une approche qui, selon elle, bénéficie à l'ensemble des habitants.
Que signifie, concrètement, une ville à hauteur d'enfant ?
Sarah El Haïry : On résume parfois cette expression à une formule un peu caricaturale, comme si une ville à hauteur d'enfant était simplement une ville où tout serait situé à moins d'un mètre vingt. Ce n'est évidemment pas cela. Une ville à hauteur d'enfant, c'est une ville qui est pensée avec les enfants et pour eux, et non une ville qui les tolère simplement ou qui les considère comme les accompagnateurs de leurs parents. C'est un véritable changement de philosophie. Aujourd'hui, lorsqu'on observe nos villes, on constate que les enfants occupent de moins en moins l'espace public. Ils jouent moins dehors, ils se déplacent moins seuls, ils participent peu à la vie de leur quartier. Cette évolution est particulièrement marquée dans les grandes métropoles, mais elle touche également les villes moyennes. Les communes rurales sont un peu moins concernées, notamment parce que les mobilités y sont différentes, mais elles n'échappent pas totalement à cette tendance. Or, lorsqu'une ville ne prend pas en compte les besoins des enfants et des familles, elle finit progressivement par les exclure. C'est d'ailleurs ce que montrent les travaux que j'ai demandés à la Commission nationale consultative des droits de l'homme sur les No Kids Zones, ces lieux qui refusent explicitement les enfants. Ce phénomène est le symptôme d'un problème plus profond : nous avons conçu la ville sans eux.
Finalement, une ville à hauteur d'enfant ne se résume pas à construire davantage d'aires de jeux…
Les aires de jeux sont importantes, bien sûr. Mais elles ne peuvent pas constituer l'unique réponse. D'ailleurs, elles concernent essentiellement les plus jeunes. À partir d'un certain âge, elles ne répondent plus aux attentes des enfants ni des adolescents. Penser la ville à hauteur d'enfant, c'est intégrer leurs besoins dans toutes les politiques publiques locales. Cela signifie qu'au moment où une collectivité élabore un projet urbain, un marché public, un programme immobilier ou un plan de mobilité, elle se demande systématiquement : quelle sera la place des enfants et des familles ? Cette réflexion doit également concerner la santé environnementale. Les enfants sont les premiers exposés aux conséquences de la pollution de l'air, du bruit, des fortes chaleurs ou de certains risques environnementaux. Les maladies respiratoires chroniques, par exemple, progressent fortement chez les plus jeunes. On ne peut donc plus dissocier l'aménagement urbain des questions de santé publique. Une ville à hauteur d'enfant, c'est finalement une ville qui prend en compte la qualité de vie dans toutes ses dimensions.
Cette approche suppose également une autre manière d'associer les enfants aux décisions publiques…
Absolument. Pendant longtemps, on a considéré que les enfants étaient uniquement les citoyens de demain. Je crois au contraire qu'ils sont déjà des citoyens aujourd'hui. La Convention internationale des droits de l'enfant les reconnaît comme des sujets de droit à part entière. Certes, ils ne votent pas encore, mais la citoyenneté ne se résume pas au bulletin de vote. Ils ont un regard sur leur environnement, ils vivent la ville, ils fréquentent les écoles, les équipements sportifs, les espaces publics. Pourquoi leur parole serait-elle moins légitime que celle des adultes lorsqu'il s'agit d'améliorer ces espaces ? Bien sûr, il existe les conseils municipaux des jeunes, mais seuls 6% des communes en ont un et ils ne doivent pas devenir un simple exercice symbolique. Il ne s'agit pas uniquement de demander aux enfants de choisir la couleur d'un skatepark. Ils peuvent participer à des réflexions beaucoup plus larges : les mobilités, les espaces verts, les équipements culturels, les cours d'école, les lieux de rencontre ou encore les usages numériques. Les moyens ne manquent pas : jury junior d’urbanisme, marches exploratoires, budgets participatifs jeunes, applications participatives, etc. Les collectivités qui leur donnent réellement la parole découvrent souvent un regard très différent sur la ville.
Aujourd'hui, très peu de collectivités disposent pourtant d'une véritable politique transversale consacrée à l'enfance…
C'est vrai. Très souvent, les questions liées à l'enfance sont renvoyées au seul périscolaire ou aux écoles. Or comme je disais, une politique à hauteur d'enfant concerne également l'urbanisme, les transports, la culture, le sport, la santé, le logement, la rénovation urbaine ou encore la transition écologique. J'encourage les collectivités à désigner des élus qui portent cette vision transversale. Certaines l'ont déjà fait, et les résultats sont très intéressants. Il ne s'agit pas d'ajouter une compétence supplémentaire, mais de changer la manière dont on regarde les projets. Chaque décision publique devrait intégrer une question simple : quel sera son impact sur les enfants et les familles ?
Vous faites de l'autonomie des enfants un véritable indicateur de la qualité d'une ville. Pourquoi ?
Parce que l'autonomie raconte énormément de choses. Lorsqu'un parent accepte que son enfant se rende seul à l'école, qu'il retrouve ses amis dans un parc ou qu'il fasse quelques courses à pied ou à vélo, cela signifie qu'il a confiance dans son environnement. À l'inverse, lorsqu'il accompagne systématiquement son enfant partout, c'est souvent parce qu'il perçoit un danger. Aujourd'hui, seuls 9 % des enfants vont seuls à l'école, alors qu'ils étaient près d'un sur deux dans les années 1980. Ce chiffre est particulièrement révélateur. Il traduit plusieurs évolutions : la densification des villes, l'augmentation du trafic automobile, mais aussi un sentiment d'insécurité qui s'est progressivement installé chez les parents. Or cette perte d'autonomie a des conséquences importantes sur le développement des enfants, leur socialisation et leur confiance en eux.
Comment les collectivités peuvent-elles redonner cette autonomie ?
Les collectivités disposent de nombreux leviers. On pense bien sûr aux rues scolaires, aux pistes cyclables sécurisées, aux trottoirs élargis, aux passages piétons mieux aménagés ou encore à l'apaisement de la circulation aux abords des écoles. Ces aménagements sont essentiels. Mais il ne faut pas s'arrêter à la seule question des infrastructures. L'objectif est de recréer des espaces où les enfants peuvent se retrouver, jouer, circuler et grandir progressivement en autonomie. Et c'est là que l'on comprend qu'une ville à hauteur d'enfant profite finalement à tout le monde. Une personne âgée appréciera un trottoir plus large. Une femme enceinte bénéficiera d'une traversée piétonne plus confortable. Une personne en situation de handicap profitera d'un espace public plus accessible. En réalité, lorsqu'on pense aux besoins des plus jeunes, on construit une ville plus accueillante pour l'ensemble de la population.
Les collectivités innovent pourtant déjà : rues scolaires, cours végétalisées, conseils municipaux de jeunes… Comment accélérer ce mouvement ?
D'abord en partageant davantage les bonnes pratiques. Il existe aujourd'hui des collectivités extrêmement inspirantes. Brest, par exemple, a associé des enfants à la réflexion sur son Plan local d'urbanisme. C'est une démarche remarquable parce qu'elle montre que leur parole peut porter sur des sujets qui dépassent largement les équipements destinés aux jeunes. Marseille a créé une délégation spécifiquement consacrée à la ville à hauteur d'enfant. Ce choix politique est fort. Lille mène également des actions très intéressantes. Et des villes plus petites, comme Autun, démontrent qu'il n'est pas nécessaire d'être une métropole pour innover. Toutes ces expériences montrent qu'il n'existe pas un modèle unique. Chaque territoire peut construire sa propre démarche.
Beaucoup d'élus répondent pourtant qu'ils n'ont plus les moyens financiers de lancer de nouveaux projets…
Je comprends parfaitement cette préoccupation. Les budgets des collectivités sont aujourd'hui très contraints. Certaines opérations d'aménagement représentent effectivement des investissements importants. Mais penser à hauteur d'enfant ne coûte pas toujours plus cher. Très souvent, il s'agit surtout de poser les bonnes questions au bon moment. Lorsque l'on conçoit un nouveau quartier, un équipement ou un espace public, intégrer dès le départ les besoins des enfants coûte beaucoup moins cher que de corriger les aménagements plusieurs années après. Il existe aussi une multitude d'actions qui ne nécessitent quasiment aucun investissement supplémentaire. Ajouter une page destinée aux enfants ou aux adolescents dans le bulletin municipal. Associer davantage les jeunes aux concertations. Former les agents. Développer des espaces de dialogue. Tout cela relève davantage d'une volonté politique que d'une question budgétaire. Une ville à hauteur d'enfant est d'abord une ville qui décide de regarder autrement ses politiques publiques.
Vous évoquez également le rôle des nouvelles technologies. La Smart City peut-elle devenir une alliée des enfants ?
Absolument. On associe souvent la Smart City à la circulation automobile ou aux économies d'énergie. Mais elle peut aussi améliorer très concrètement la vie des enfants. Des capteurs peuvent mesurer la qualité de l'air autour des écoles. L'éclairage public intelligent peut sécuriser certains parcours. Les outils numériques permettent d'analyser les déplacements des piétons et d'adapter les aménagements. Les technologies peuvent aussi aider les collectivités à mieux comprendre les usages de l'espace public. L'innovation ne doit pas être une fin en soi, elle doit rester au service de l'humain. Et lorsqu'elle contribue à protéger les enfants, à améliorer leur santé ou leur autonomie, elle devient un formidable levier pour construire la ville de demain.
Vous établissez un lien très fort entre la ville à hauteur d'enfant et la protection de l'enfance. Pourquoi ces deux sujets sont-ils indissociables ?
Parce qu'une ville protectrice ne se résume pas à ses aménagements urbains. Elle se mesure aussi à la manière dont elle protège les enfants les plus vulnérables. Les révélations récentes sur les violences commises dans certains établissements scolaires ont profondément marqué les Français. Mais il ne faut pas se raconter d'histoires : ce qui s'est passé à Paris n'est pas une exception. Les prédateurs existent partout. Aucun territoire n'est naturellement protégé. En tant qu'élus locaux, nous ne pouvons pas considérer que nous avons rempli notre mission parce que nous avons vérifié le casier judiciaire d'un agent. La protection de l'enfance exige une vigilance permanente.
C'est pourquoi je défends notamment la généralisation du certificat d'honorabilité, qui permet d'aller au-delà des seules condamnations définitives et de prendre en compte certaines procédures en cours. Lorsque l'on parle d'enfants, le principe de précaution doit toujours primer. Mais surtout, les collectivités doivent former leurs agents au repérage et au recueil de la parole des enfants. Une mairie n'est pas seulement un lieu administratif. Elle peut devenir un lieu refuge. Un enfant ne choisit pas le moment où il parlera. Il faut donc que, partout où il est accueilli, il trouve des adultes capables de l'écouter et de l'orienter.
Quel rôle les maires ont-ils à jouer dans cette politique de protection ?
Un rôle absolument central. Je suis moi-même une ancienne élue locale et je sais combien les maires sont souvent les premiers interlocuteurs des familles. Ils ne peuvent évidemment pas tout faire seuls. Les départements, l'État, la Justice, les associations ou encore les professionnels de santé ont chacun leurs responsabilités. Mais les collectivités disposent déjà de nombreux leviers. Former les animateurs du périscolaire, développer des maisons des adolescents, créer des lieux d'écoute, sensibiliser les familles, soutenir les associations… autant d'actions qui relèvent directement de la politique locale. Le rapport que j'ai remis au Premier ministre le 15 juillet dernier avec 20 mesures prioritaires, repose justement sur cette idée : la protection de l'enfance ne peut plus être pensée comme la compétence exclusive d'un ministère ou d'une administration. Elle doit devenir une responsabilité collective.
Finalement, penser la ville à hauteur d'enfant, n’est-ce pas construire une ville plus humaine ?
Oui, profondément. Pendant longtemps, nous avons construit des villes pour aller plus vite. Aujourd'hui, nous devons construire des villes dans lesquelles on vit mieux. Lorsque l'on aménage un espace pour un enfant, on améliore aussi le quotidien d'une personne âgée, d'une femme enceinte, d'une personne en situation de handicap ou simplement d'une famille. Une rue plus sûre profite à tous. Un espace public plus accueillant bénéficie à chacun. Une ville qui écoute les enfants devient une ville qui écoute davantage ses habitants. Finalement, une ville à hauteur d'enfant est une ville qui prend soin de ses citoyens, quels que soient leur âge ou leur situation. Et si je regarde le monde à travers les yeux des enfants, c'est parce que je suis convaincue qu'ils nous obligent à construire des villes plus justes, plus inclusives et plus humaines. C'est sans doute la meilleure façon de préparer l'avenir.